Bien foutue

26 septembre 2012

Elle est blonde, décolorée. Derrière des lunettes noires, d’armature en plastique avec de grandes initiales sur les branches, posées sur un nez parfaitement retroussé, ses paupières dégradent le bleu dans toute sa gamme. Le contour de sa bouche pulpeuse est précis. Elle a les cheveux mi-longs, faussement désordonnés, crêpés en chignon. Une fantaisie calculée. Soignée. Coûteuse. Des mains baguées aux diamants. Une gourmette en or à gros maillons à la main droite, une montre de luxe à la gauche. Ses ongles peints en rouge se perdent dans les nombreuses vagues d’un collier de perles qui rebondit sur une bien jolie poitrine. Port altier de la tête. Rire claquant. Elle porte une minirobe noire, en velours brillant avec une large ceinture dorée, plaquée sur les hanches et sur un ventre retenu dans ses inspirations. Des bottes noires jusqu’à mi-cuisses. Elle a la soixantaine.

En la regardant dans le miroir qui placarde la paroi du tea-room, j’ai envie de dire « Bien foutue pour son âge, la gonzesse ». Mais un « Difficile de vieillir, Madame ? » serait plus approprié. Alors, le plus sincèrement du monde, je me contente de penser « Cette dame est encore belle », même si, dans le fond, c’est un vilain compliment.

Le « encore » signe l’échec de la tentative d’être ce qu’elle n’est plus, jeune.

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L’éducateur

19 juin 2012

En remontant à reculons sur la terrasse du café, l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde tire une chaise roulante dans laquelle est engoncée une petite vieille. Recourbée, rabougrie. A la peau diaphane et aux yeux exorbités. Pas tout à fait à elle, entre deux balancements de tronc, elle converse avec ses deux mains, érigées comme des marionnettes devant son visage béant.

Sur la terrasse, il y a des potes à lui. D’un hochement de tête, l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde lève les yeux au ciel et leur dit, dans un soupire comédien ponctué d’un lent battement de cils: « Je m’assieds pas avec vous… Parce que bon, voilà quoi ! ».

L’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde parque la petite vieille en extrémité de table, à l’autre bout de la terrasse. Il ouvre le journal, roule sa cigarette, l’allume, la fume et paie leurs deux consommations avant de glisser le ticket dans son porte-monnaie. Quand il immerge ses doigts aux longs ongles dans le sirop grenadine de la petite vieille pour en extraire les glaçons et les plonger dans son verre, il ne regarde pas si on le regarde. Il ne voit pas que je le vois se lécher les doigts… Mais quand il repart, ses yeux ricochent dans leurs orbites : l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde regarde si on le regarde.

Conditionnel

24 novembre 2011

Elle aurait pu être jolie
Mais elle commence à ressembler à sa mère.

Problème de math

17 mars 2011

Données

L’addition est de frs 56.40. Le garçon met frs 30.- sur la table, la fille aussi. Le garçon reprend un billet de frs 10.-, le lui tend et lui demande, en échange, frs 5.-. «Comme ça je mets un peu plus que toi, vu que j’ai un peu plus consommé.», dit-il. La fille repousse ferme le geste et la proposition du garçon : «On fait moitié-moitié et c’est tout.». Le garçon esquisse un sourire vainqueur qui s’efface au moment où la serveuse encaisse : la fille arrondit la somme à frs 60.-. Le pourboire est de frs 3.60. Il grimace. C’est subtil, léger mais évident. La serveuse amène un doggy bag au garçon qui n’a quasiment pas touché son assiette et les invite à quitter les lieux, c’est l’heure de la fermeture.

Le garçon se lève. Debout, en enfilant sa veste, il boit son eau gazeuse en grosses gorgées qui menacent de l’étouffer. En catimini, pendant que la fille galère avec son écharpe, il saisit, comme un voleur, le ticket du restaurant et le glisse dans la poche de son pantalon avant d’avaler la dernière gorgée d’eau minérale qui le fait tousser. Il rejoint la fille, elle l’attend sur le pas de la porte.

La fille raccompagne le garçon en voiture. Le garçon préférait ne pas utiliser la sienne parce que, de 1, elle n’est pas sienne, de 2, les pneus sont lisses et de 3, il n’aime pas conduire la nuit, surtout par temps de pluie.

 


Problème

Si la distance de freinage est de 15 mètres pour une vitesse moyenne de 50km/heure (coefficient de 0.7 puisque ce soir-là, il ne pleut pas tant que ça), combien de temps, en secondes, faudra-t-il à la fille pour éjecter le garçon de 33 ans de son véhicule, sachant que celui-ci habite chez ses parents ?

Descente en parapente

11 octobre 2010

 

« Parler avec toi, c’est comme une descente en parapente.
Avec tout ce vide devant… »

Stéphane Berney