Bien foutue

26 septembre 2012

Elle est blonde, décolorée. Derrière des lunettes noires, d’armature en plastique avec de grandes initiales sur les branches, posées sur un nez parfaitement retroussé, ses paupières dégradent le bleu dans toute sa gamme. Le contour de sa bouche pulpeuse est précis. Elle a les cheveux mi-longs, faussement désordonnés, crêpés en chignon. Une fantaisie calculée. Soignée. Coûteuse. Des mains baguées aux diamants. Une gourmette en or à gros maillons à la main droite, une montre de luxe à la gauche. Ses ongles peints en rouge se perdent dans les nombreuses vagues d’un collier de perles qui rebondit sur une bien jolie poitrine. Port altier de la tête. Rire claquant. Elle porte une minirobe noire, en velours brillant avec une large ceinture dorée, plaquée sur les hanches et sur un ventre retenu dans ses inspirations. Des bottes noires jusqu’à mi-cuisses. Elle a la soixantaine.

En la regardant dans le miroir qui placarde la paroi du tea-room, j’ai envie de dire « Bien foutue pour son âge, la gonzesse ». Mais un « Difficile de vieillir, Madame ? » serait plus approprié. Alors, le plus sincèrement du monde, je me contente de penser « Cette dame est encore belle », même si, dans le fond, c’est un vilain compliment.

Le « encore » signe l’échec de la tentative d’être ce qu’elle n’est plus, jeune.

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Dans son plus simple appareil.
Prête à grimper sur la chaise.
A poser les pieds sur les étriers.
« Je marche toujours à pieds nus, excusez-moi… j’ai…j’ai les pieds secs… », lance-t-elle embarrassée au gynécologue.
« Vous savez, je ne regarde pas les pieds », lui répond-il.

Et elle sourit d’un sourire bête. Mais bête.

Parfois, il vaudrait mieux parler de la pluie et du beau temps, on aurait l’air moins con.

Corps de rêve

10 juin 2011

Moi, dans une toute petite cabine à moquette beige.
Moi, devant un grand miroir surplombé d’un néon qui clignote comme un fou, qui égrène le temps pour rappeler aux femmes que la jeunesse est éphémère.
Moi, confrontée à mon image.
À ma blancheur.
À ma rondeur.
Moi, affreusement laide, en train d’essayer des maillots de bain à tour de bras.

La vendeuse ouvre le rideau.
Me tutoie.
Me sourit.
Me rassure.
Elle m’invite à basculer le tronc sur l’avant pour faire profiter à ma poitrine des bienfaits de la gravité. Elle me redresse et hop, glisse sa main dans le bonnet du bikini. Sous un sein. Puis sous l’autre. Elle resserre les bretelles, ajuste le slip.
S’écarte.
Me regarde dans le miroir : « T’as un corps de rêve… pour avoir eu deux enfants ».

Moi, deux enfants ?

Les filles ne pleurent pas.
Si vous voyez en leurs yeux une larme,
Qui comme la rosée du matin surplombe la fleur,
Ce ne sont pas elles qui pleurent.
Mais vous.
Vous pleurez en elles.

La fleur du bitume

18 juillet 2010

Confidences à cette autre femme, cette fleur du bitume cueillie au passage.
Dans son cœur, il déverse son chagrin.
Dans son corps, sa rage ou son désarroi, ou les deux à la fois.
Elle éponge sa peine.
Il paie et s’en va.
La fleur du bitume referme les pétales sur son cœur jusqu’au prochain écorché en quête de réconfort.