Pied de nez

8 décembre 2013

L’heure de partir. Déjà.

Le temps a ce quelque chose de capricieux et d’insolent : il donne l’illusion de filer à une allure inversement proportionnelle à l’intérêt qu’on lui porte.

Les chaises s’éloignent de la table et font grincer le parquet. Sur la nappe tachée, des petites cuillères et des tasses à café éparpillées, un cendrier bondé, des cadavres de bière. Les couples invités enfilent leur veste, secouent leur poignet et regardent leur montre, enroulent leur écharpe à leur cou, entrechoquent leurs joues en distribuant des bonne-fin-de-soirée-à-bientôt-c’était-sympa.

Ce mouvement de départ et ce brouhaha, à eux deux, leur font perdre en vigilance. Ils se retrouvent tout à coup côté à côte, contraints à cet échange de bises qu’impose la bienséance, si absurde soit-il. Et entre deux bises, par accident, leurs nez se frôlent. Douce collision. D’à peine une seconde.

Bête et brève et insolente seconde puisque rien ne dure jamais plus qu’un bref instant.

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Un mimi

3 octobre 2012

Deux ânes. Dans un parc. Qui courent vers moi à chaque fois que je viens ici, au bord du lac, pour voler les dernières chaleurs d’automne et pour nager. Quand je sors de ma voiture, ils braient. Je leur réponds, leur parle. Les caresse. Leur tape sur le flanc d’où s’envole en poussière de la terre séchée. Puis je leur donne, paume tendue, du pain sec.

Aujourd’hui, un petit vieux approche en même temps qu’eux. Un petit vieux, avec un gros ventre et une canne. Il a envie de discuter. Il me vouvoie, me questionne. Me sourit. Essaie de me charmer et prend congé.

Je descends sur la berge et me baigne dans l’eau fraîche d’octobre. Tout doucement. Petit à petit. Un pas après l’autre. Dans une respiration lente et concentrée. Et je ressors, la peau rougie et les doigts blancs, en perte de sensibilité. Afin de ne pas prendre froid, j’enlève mon maillot, m’enroule dans ma serviette de bain et m’assois, méditative face au soleil qui reflète en haie d’honneur sur l’eau noire du lac.

Mais tout à coup, dans le calme de cette nature en sieste, j’entends des arbustes craquer. Je les vois bouger. Le petit vieux raboule. Du haut de l’échelle bancale et pentue qui sépare la berge de la plage, il me dit : « Viens me donner un mimi, petite ! Viens. Pour moi, c’est dangereux de descendre. On n’a plus l’âge, on n’a plus l’âge… Je pourrai aussi t’aider à te rhabiller si tu veux. ».

En me demandant ce qui a déclenché ce soudain tutoiement, plus coquin qu’amical, je l’invite à disposer et lui précise, dans un rire communicatif et salvateur, que je me débrouillerai très bien toute seule.

L’éducateur

19 juin 2012

En remontant à reculons sur la terrasse du café, l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde tire une chaise roulante dans laquelle est engoncée une petite vieille. Recourbée, rabougrie. A la peau diaphane et aux yeux exorbités. Pas tout à fait à elle, entre deux balancements de tronc, elle converse avec ses deux mains, érigées comme des marionnettes devant son visage béant.

Sur la terrasse, il y a des potes à lui. D’un hochement de tête, l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde lève les yeux au ciel et leur dit, dans un soupire comédien ponctué d’un lent battement de cils: « Je m’assieds pas avec vous… Parce que bon, voilà quoi ! ».

L’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde parque la petite vieille en extrémité de table, à l’autre bout de la terrasse. Il ouvre le journal, roule sa cigarette, l’allume, la fume et paie leurs deux consommations avant de glisser le ticket dans son porte-monnaie. Quand il immerge ses doigts aux longs ongles dans le sirop grenadine de la petite vieille pour en extraire les glaçons et les plonger dans son verre, il ne regarde pas si on le regarde. Il ne voit pas que je le vois se lécher les doigts… Mais quand il repart, ses yeux ricochent dans leurs orbites : l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde regarde si on le regarde.

Le père

10 février 2012

Il est venu. Il est là. Il s’est fait tout beau dans sa chemise et son veston sombre. Il se tient droit au milieu de la foule. Une foule qui a l’habitude des spectacles. D’une attitude très à propos, il joue au spectateur. Et il joue bien parce qu’il a vraiment l’air d’en être un. Distant, détaché. Un peu curieux, un peu pressé.

Mais si on le regarde un tant soit peu, on voit des soleils à l’intérieur. Des soleils de Turquie. Des soleils d’un amour paternel. Retenu, discret. Étouffé. Mais puissant comme la lumière. Ce n’est pas un spectateur lambda mais un père.

Un père qui vient voir danser sa fille pour la première fois.