La petite

15 février 2013

Cachée derrière les jambes de son père, elle me regarde avec ses yeux noirs et humides. Elle refuse de me parler. De me dire son prénom. Motus et bouche cousue.

Je m’éloigne, m’assois sur le grand banc en bois, sous le manguier. Je l’aperçois soudain à l’autre extrémité. Elle m’espionne. M’imite. Croise, décroise les jambes. Enlève ses sandalettes. Joue des chevilles. Elle essaie de faire une tresse avec ses cheveux noirs qu’elle rassemble sur le côté, comme moi. Je me racle la gorge, elle aussi. Et vice versa. Tout plein de fois, avec tout plein de rires. Jusqu’à l’arrivée du taxi.

Je me lève, m’installe à la place du passager. La petite reste sur le banc mais elle agite sa main en signe d’au revoir. Je descends la vitre, j’enlève mon chapeau et la salue.
Elle sourit en agitant encore sa petite main…

L’essentiel n’est pas dans ce qui se dit mais dans ce qui se partage.

La greffe du voyageur

1 février 2013

Une touriste s’assied à l’arrière de la fourgonnette. Juste derrière moi. Sous sa casquette à visière en plastique et empaquetée dans son sac à dos orange, elle prend appui sur le dossier de mon siège et me parle à l’oreille mais très fort. Pour l’emporter sur le brouhaha de la camionnette qui se déchaîne sur ce chemin scabreux. Elle parle et parle encore. De tout et de rien avant de se lancer dans une tirade infinie et de citer les pays d’Amérique latine qu’elle a visités, en quelle année et combien de fois… Et là, j’ai beau être patiente, elle me perd, je ne l’écoute plus : je disparais dans cette forêt sauvage et profonde de la Peninsula de Osa.
Plus rien d’autre n’existe que cette nature.
Que cet ailleurs.

Tout à coup cependant, deux bras rouges s’allongent vers moi. Me bousculent. Deux bras, avec à leur extrémité, un appareil photos (la greffe du voyageur ?). Je me penche vers l’avant, me pousse sur le côté. Mais ça ne suffit pas, l’avancée de ces deux bras impliquent que je me torde la nuque afin que madame bombarde le paysage à travers le pare-brise (est-ce que les gens voyagent pour prendre des photos ?).

Et quand je descends de la fourgonnette, le teint vert et les jambes flageolantes, elle me photographie (je crois que quelque chose m’échappe).

Maison de poupées

7 janvier 2013

Je suis dans une maison de poupées.
Avec des poupées à qui je ressemble.
Grandes comme moi.
Brunes comme moi.

Une maison inadaptée pour les Barbies.
Les miroirs sont trop bas.
Les pantalons trop courts.
Les souliers trop petits.
Le soleil trop fou furieux.
Et leurs cheveux blonds dans la nuit, ça serait dangereux.
Et triste,
elles ne pourraient même pas sortir pour aller danser.

Moi, j’aime bien cette maison de poupées,
j’aime y jouer,
boire des jus de fruits,
apprendre l’espagnol,
échanger des billets de Monopoly contre des glaces guanábana.

Moi j’aime bien le Costa Rica.

San Ramon, janvier 2012

Elle déteste

27 décembre 2012

Elle déteste
Ses cheveux gominés
Son marcel blanc
Ses pectoraux saillants
Son jean moulant
Sa banane MTV
Son quatre/quatre
Ses vitres teintées
Sa fausse Rolex
Et sa bague au pouce.

Elle déteste tout ça
Pourtant elle danse avec lui.
Et elle déteste aimer danser avec lui.
Mais c’est plus fort qu’elle,
Elle ne peut s’en empêcher :
Elle aime danser,
Et danser
Avec lui.