À genoux

25 juillet 2015

Ce matin au marché, un homme s’agenouille par terre au milieu de la foule, puis se relève.
Comme ça, l’air de rien. Sans raison.
Je ris, je ne devrais pas… je sais ! Mais je ris discrètement.
Puis au café, pour sentir quels muscles sont en action lorsqu’on se baisse (mon personnage s’agenouille dans un texte en travail. Coïncidence, coïncidence !), je me lève, m’écarte de la table, m’agenouille au sol, puis me relève.
Comme ça, l’air de rien. Sans…
Non, il y a toujours une raison.
Les voisins de table rient, ils ne devraient pas ! Mais ils le font discrètement.
Et c’est bien dommage.

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Pause virginale

25 juillet 2015

Ma collègue et moi, sur une terrasse.
Une maman, avec ses deux enfants dont le garçon est mon petit patient, se balade dans la rue.
Elle s’arrête vers nous et nous échangeons quelques mots.
Les enfants patientent sur leur trottinette.
Puis soudain, la cadette, du haut de ses trois ans, se joint à la discussion et lance :
« Vous êtes en pause virginale ? »

Cafés offerts

22 mars 2015

La patron reluque son amie.
C’est clair.
Elle lui le dit.
Son amie n’y croit pas…
puis se sent jolie,
et par procuration, elle aussi.

Comme les filles qui ont l’habitude d’être regardées,
elles bavardent sans y prêter attention.

Et quand le serveur leur apporte l’addition
et les informe que le patron leur offre les cafés,
elles ne s’en étonnent pas.
ça leur semble « normal ».
Sans le regarder, elles continuent à bavarder.
L’air de rien.
À peine flattées.

Mais quand le serveur revient en s’excusant :
« Les cafés, ce n’était pas pour vous mais… pour la table voisine »,
vers laquelle elles se retournent et découvrent deux blondes,
plus jeunes, plus fines, plus…
Elles sourient en grinçant des dents et jettent un regard noir au patron.
Plus jeune, plus…
(Presque) vexées.

Le vieux monsieur

17 novembre 2014

À la table du fond, il y a un vieux monsieur, grand aux cheveux blancs. Je le trouve beau.

Je le regarde.
Son allure,
ses larges mains douces d’usure, tremblantes,
et sa présence au monde.
Lente et sereine.
Charismatique.

Et en le regardant, dans ce moment d’absence où je n’entends plus le brouhaha du restaurant, je comprends que j’ai envie de te voir vieillir, toi.

L’éducateur

19 juin 2012

En remontant à reculons sur la terrasse du café, l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde tire une chaise roulante dans laquelle est engoncée une petite vieille. Recourbée, rabougrie. A la peau diaphane et aux yeux exorbités. Pas tout à fait à elle, entre deux balancements de tronc, elle converse avec ses deux mains, érigées comme des marionnettes devant son visage béant.

Sur la terrasse, il y a des potes à lui. D’un hochement de tête, l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde lève les yeux au ciel et leur dit, dans un soupire comédien ponctué d’un lent battement de cils: « Je m’assieds pas avec vous… Parce que bon, voilà quoi ! ».

L’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde parque la petite vieille en extrémité de table, à l’autre bout de la terrasse. Il ouvre le journal, roule sa cigarette, l’allume, la fume et paie leurs deux consommations avant de glisser le ticket dans son porte-monnaie. Quand il immerge ses doigts aux longs ongles dans le sirop grenadine de la petite vieille pour en extraire les glaçons et les plonger dans son verre, il ne regarde pas si on le regarde. Il ne voit pas que je le vois se lécher les doigts… Mais quand il repart, ses yeux ricochent dans leurs orbites : l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde regarde si on le regarde.

Bonnet à pompon, mitaines et grosse écharpe. Il neige. Elle marche sur le trottoir. Seule.

Derrière les vitres des cafés, les clients ont l’air de s’amuser, de s’aimer. Ils se retrouvent entre amis. Au chaud. Dans l’absolu, elle aurait envie de faire partie de l’un de ces groupes et pourquoi pas d’un groupe à deux, avec un garçon.

Mais lorsqu’elle y regarde de plus près, dans ces groupes à deux justement, il y en a souvent un qui semble être ailleurs. Qui se tapote la cuisse avec la paume de la main, comme pour battre le temps. Qui fouille du regard. Qui s’ennuie. Qui cherche quelque chose d’introuvable et d’absent.

Et lorsqu’elle se retrouve, par chance ou par malchance, derrière les vitres des cafés, au bistrot, au chaud, c’est elle qui recherche ce quelque chose. Elle regarde dehors, les passants solitaires qui volent au gré du vent.

Bonnet à pompon, mitaines et grosse écharpe. Il neige. Elle marche sur le trottoir. Seule

Robe de soirée

7 novembre 2011

C’est un barbu de la Gruyère. Un vrai. Avec une longue barbe grise. Crépue et ébouriffée. Je m’assieds derrière lui. Son dos voûté et son crâne dégarni en ligne de mire.

En face, une femme. Une vieille femme, à priori banale. Pas jolie du tout.

Cependant, sa façon de le manger des yeux, d’appuyer ses coudes sur la table et de mordiller son index entre ses lèvres ridées, la rend jolie. Elle est pétillante, séduisante et craquante.

Avant de filer aux toilettes pour se refaire une beauté, elle lui vole un bec d’une déroutante tendresse et défroisse sa robe de soirée noire, constellée de paillettes dorées.

C’est lundi matin.

Il n’y a pas d’heure, ni d’âge pour être amoureux.

Le gras

12 septembre 2011

Une campagnarde qui s’efforce de bien se tenir. D’être à l’aise. De passer inaperçue. De ne pas étaler dans ce dîner trop d’inepties. De limiter les dégâts.
Une campagnarde qui coince une grande serviette blanche en tissu dans le col de son chemisier. Elle a l’air d’une enfant qui a grandi trop vite. Qu’importe, grâce à cette serviette, elle ne tâchera pas ce joli chemisier, choisi pour l’occasion.

Avant d’entamer l’assiette du jour –elle a commandé comme les autres–, elle les observe pour saisir les bons services et manger au bon moment. Ni trop tôt, ni trop tard. Ni trop vite, ni trop lentement. En sus de cette soif de politesse et de bienséance, son attention est focalisée sur l’idée de ne pas renverser son verre et de le garder, le plus longtemps possible, transparent –de l’eau minérale gazeuse, comme les autres–.

Le repas, avec ces journalistes – des gens civilisés, instruits, intelligents, intéressants et sûrs d’eux– est plaisant. Un sans-faute. Pas de maladresse. Ni dans les mots, ni dans les gestes. Elle s’en félicite.

Cependant, lorsque la serveuse dessert, elle réalise qu’elle est la seule à avoir tout mangé. Les autres –putains d’autres!–  ont laissé le gras. Qui luit, qui rit et se moque d’elle sur le rebord des assiettes.
Elle n’est qu’une campagnarde.
Tant pis.
Tant mieux.
Au moins, elle a une excuse pour bouffer le gras.

Problème de math

17 mars 2011

Données

L’addition est de frs 56.40. Le garçon met frs 30.- sur la table, la fille aussi. Le garçon reprend un billet de frs 10.-, le lui tend et lui demande, en échange, frs 5.-. «Comme ça je mets un peu plus que toi, vu que j’ai un peu plus consommé.», dit-il. La fille repousse ferme le geste et la proposition du garçon : «On fait moitié-moitié et c’est tout.». Le garçon esquisse un sourire vainqueur qui s’efface au moment où la serveuse encaisse : la fille arrondit la somme à frs 60.-. Le pourboire est de frs 3.60. Il grimace. C’est subtil, léger mais évident. La serveuse amène un doggy bag au garçon qui n’a quasiment pas touché son assiette et les invite à quitter les lieux, c’est l’heure de la fermeture.

Le garçon se lève. Debout, en enfilant sa veste, il boit son eau gazeuse en grosses gorgées qui menacent de l’étouffer. En catimini, pendant que la fille galère avec son écharpe, il saisit, comme un voleur, le ticket du restaurant et le glisse dans la poche de son pantalon avant d’avaler la dernière gorgée d’eau minérale qui le fait tousser. Il rejoint la fille, elle l’attend sur le pas de la porte.

La fille raccompagne le garçon en voiture. Le garçon préférait ne pas utiliser la sienne parce que, de 1, elle n’est pas sienne, de 2, les pneus sont lisses et de 3, il n’aime pas conduire la nuit, surtout par temps de pluie.

 


Problème

Si la distance de freinage est de 15 mètres pour une vitesse moyenne de 50km/heure (coefficient de 0.7 puisque ce soir-là, il ne pleut pas tant que ça), combien de temps, en secondes, faudra-t-il à la fille pour éjecter le garçon de 33 ans de son véhicule, sachant que celui-ci habite chez ses parents ?

Côte à côte

25 janvier 2011

Elle, assise à une table. Lui, à une autre. Côte à côte. Ils vaquent à leurs activités. Feuillettent journal et magazine. En lisent quelques passages. Tapotent sur leur téléphone portable.

Par pur hasard, elle tourne la tête. Lui aussi. Ils se regardent.

Sur leurs lèvres, un sourire discret mais franc. Tendre.

Il se crée entre eux un espace de bonheur. Elle et il le respirent. Inconnus. Silencieux. Elle et il s’aiment. Aussi absurde que cela puisse paraître. D’un amour qui prend son temps, même s’il est éphémère et qu’il meurt déjà.

Elle se lève. S’en va.

Elle aimerait qu’il la retienne. L’appelle. L’accoste. Et, paradoxalement, écourter cet instant est la meilleure manière de le protéger. De le préserver. De le déguster.