Un bonbon

18 février 2014

Ruben, mon petit voisin de sept ans, a la fâcheuse tendance à me tendre les pires embûches, à commencer par les pétards sur ma terrasse et les boules de neige en pleine figure quand je sors de ma voiture.

Il a aujourd’hui la pupille malicieuse.

– Dis, tu veux des bonbons au coca? me demande-t-il en dessinant des huit sur le bitume avec ses baskets à roulettes.
– Je… C’est une farce ? T’as rempli ton paquet de neige ?
– Non, non, on les a achetés au kiosque. C’est super bon. Tiens !

Et dans ma paume des sucreries en nombre. Roses et difformes. Que j’avale avec un plaisir aussi fou qu’improbable. Nos mâchoires empâtées et gourmandes s’orchestrent. Sourient. Sur le parking, devant la maison, un vrai moment de bonheur.

Ça sent le printemps…

… Le printemps où les filles oublient de craindre les garçons.

 

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Un mimi

3 octobre 2012

Deux ânes. Dans un parc. Qui courent vers moi à chaque fois que je viens ici, au bord du lac, pour voler les dernières chaleurs d’automne et pour nager. Quand je sors de ma voiture, ils braient. Je leur réponds, leur parle. Les caresse. Leur tape sur le flanc d’où s’envole en poussière de la terre séchée. Puis je leur donne, paume tendue, du pain sec.

Aujourd’hui, un petit vieux approche en même temps qu’eux. Un petit vieux, avec un gros ventre et une canne. Il a envie de discuter. Il me vouvoie, me questionne. Me sourit. Essaie de me charmer et prend congé.

Je descends sur la berge et me baigne dans l’eau fraîche d’octobre. Tout doucement. Petit à petit. Un pas après l’autre. Dans une respiration lente et concentrée. Et je ressors, la peau rougie et les doigts blancs, en perte de sensibilité. Afin de ne pas prendre froid, j’enlève mon maillot, m’enroule dans ma serviette de bain et m’assois, méditative face au soleil qui reflète en haie d’honneur sur l’eau noire du lac.

Mais tout à coup, dans le calme de cette nature en sieste, j’entends des arbustes craquer. Je les vois bouger. Le petit vieux raboule. Du haut de l’échelle bancale et pentue qui sépare la berge de la plage, il me dit : « Viens me donner un mimi, petite ! Viens. Pour moi, c’est dangereux de descendre. On n’a plus l’âge, on n’a plus l’âge… Je pourrai aussi t’aider à te rhabiller si tu veux. ».

En me demandant ce qui a déclenché ce soudain tutoiement, plus coquin qu’amical, je l’invite à disposer et lui précise, dans un rire communicatif et salvateur, que je me débrouillerai très bien toute seule.

SA journée

22 août 2011

Voyage transatlantique pour la famille et les amis du futur marié. Pour ce grand mariage, cet exceptionnel mariage au Château Frontenac de Québec. Tout est splendide. Idyllique. Rien à redire. Les derniers détails ont été mis au point à la répétition générale. La future mariée, canadienne, compressée dans un corset choisi quelques mois auparavant, est merveilleuse. Rayonnante, brillante. Couronnée de diamants. Une vraie princesse. C’est SA journée, celle dont elle rêve depuis la maternelle.

Les nombreux invités semblent consentir à cette union. Derrière leurs sourires étirés cependant, on entend, si on y prête un tant soit peu attention, le bourdonnement de pensées suspicieuses et lucides et quelques réflexions échappées de bouches imprudentes. En pleine cérémonie, la mère du marié se penche vers sa voisine et, sur un ton semi-interrogatif, presque implorant, lui confie: «Elle doit quand même l’aimer un peu, mon fils, pour faire tout ça?».

Les mouches

6 juillet 2011

D’une main, elle se cramponnait à sa canne. De l’autre, elle s’épuisait à chasser les mouches. Le mouvement de va-et-vient de ce bras faible la faisait vaciller et mettait en péril un équilibre précaire. Mais elle ne cessait pas de parler. Jamais. « Les mouches n’ont vraiment pas de mémoire, elles reviennent toujours d’où on les a chassées !», disait-elle. Ma grand-mère avait toujours une anecdote à raconter. Un gouffre de connaissances, synonyme du temps passé à dévorer les livres, du temps passé à tuer le temps. En solitaire.

Dans un millier de gestes quotidiens, je la retrouve. C’est idiot mais lorsqu’une mouche entêtée me nargue, je vois ma grand-mère et j’entends le timbre de sa voix.

Aujourd’hui, il m’est arrivé le phénomène inverse. C’est le vrombissement des témoins de Jéhova qui m’a fait penser à ces bestioles agaçantes. Comme les mouches, ils se sont invités, incrustés et ont tourné autour du pot jusqu’à ce que je les envoie valdinguer. Et comme les mouches, ils ont réitéré leur requête. Quatre visites en une matinée. Invraisemblable. Du harcèlement.

Depuis, je cache dans mon dos une tapette. S’il le faut, je l’utilise.
Et n’allez pas me demander quelle mouche m’a piquée !

Le brillant homme

29 juin 2011

Belle villa. Piscine, jacuzzi, sauna, jardin japonais. Une grande femme belle et élancée. Deux beaux enfants, un garçon et une fille. Une belle voiture. De belles et coûteuses vacances. Un beau poste. Directeur d’hôpital à moins de quarante ans, chapeau ! Une belle fortune. Une activité sociale riche et dynamique. Président du conseil d’administration de ci, membre du comité d’organisation de ça, membre d’honneur de ci, soutien financier de ça. Eloquent, sûr de lui. Séduisant. De belles fréquentations, des amis bien placés, des réceptions animées, des débats enrichissants. Un bonheur formel et une réussite jalousée dans un quotidien exemplaire.

Elle n’est pas belle la vie?

Le brillant homme.

(Pourquoi ce besoin effréné de se taper sa secrétaire, même pas belle mais tellement pétillante ? Pour se sentir vivant ?)