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Le vieux monsieur

17 novembre 2014

À la table du fond, il y a un vieux monsieur, grand aux cheveux blancs. Je le trouve beau.

Je le regarde.
Son allure,
ses larges mains douces d’usure, tremblantes,
et sa présence au monde.
Lente et sereine.
Charismatique.

Et en le regardant, dans ce moment d’absence où je n’entends plus le brouhaha du restaurant, je comprends que j’ai envie de te voir vieillir, toi.

La professionnelle

3 septembre 2013

Désirs qui frémissent et glissent sur l’eau calme du lac.

Mains fébriles.
Délicates, innocentes.
Qui crépitent sur la peau des corps allongés, fondus dans la nuit.
Qui effleurent, caressent.

« On voit que t’es une professionnelle, toi ! », murmure le garçon.

La fille stupéfaite gênée outrée inquiète se redresse sur son fessier, panique, interroge : « Tu penses que… que je… je… Euh, je crois qu’on s’est mal compris. Tu insinues que je suis une… une professionnelle ? Une… prostituée, donc ? »

« Mais non ! On voit que t’es une professionnelle, que tu travailles dans le monde médical, avec des gens, que t’as l’habitude du contact. Parce que tu as le geste tendre. », répond le garçon.

Des bouches rient aux éclats,
hésitent.
Se mangent.

 

 

En quinconce

20 août 2012

Il l’a basculée à terre. Il a relevé sa jupe à volants et ôté sa petite culotte. Puis il est entré en elle. Doux et décidé dans ce besoin impératif et partagé de connaître, au sens biblique du terme. Un acte tout à fait banal en somme. Banal à l’exception de ce détail : ses doigts en quinconce entre les siens qui serrent,
dans une violence tendre,
l’instant présent.

Ce soir-là, et c’est peut-être le seul, il était amoureux. La femme sent ces choses. Si elle est anxieuse la majeure partie du temps, il est des moments de grâce où le doute n’est pas permis, où elle sait que l’homme est à sa merci.

Ce soir-là,
elle se sentait aimée,
c’était largement suffisant.

Le père

10 février 2012

Il est venu. Il est là. Il s’est fait tout beau dans sa chemise et son veston sombre. Il se tient droit au milieu de la foule. Une foule qui a l’habitude des spectacles. D’une attitude très à propos, il joue au spectateur. Et il joue bien parce qu’il a vraiment l’air d’en être un. Distant, détaché. Un peu curieux, un peu pressé.

Mais si on le regarde un tant soit peu, on voit des soleils à l’intérieur. Des soleils de Turquie. Des soleils d’un amour paternel. Retenu, discret. Étouffé. Mais puissant comme la lumière. Ce n’est pas un spectateur lambda mais un père.

Un père qui vient voir danser sa fille pour la première fois.

Vacherin Fribourgeois

28 janvier 2012

Alitée depuis quelques semaines, la vieille dame, une petite Marseillaise de quatre-vingt-dix-huit ans, s’éteint. A petit feu. Elle n’avale plus rien. Elle a perdu le goût de manger, de vivre. Et presque vingt kilos. Ses paupières restent closes. Ses paroles sont des prières : « Viens me chercher, s’il te plaît, mon Dieu ».
Et comme ses prières sont sans réponse, ses paroles deviennent des questions. Des questions muettes. Du silence. 

A la veille de Noël, sa petite fille lui ramène de Suisse un morceau de Vacherin Fribourgeois et supplie sa mamie, malgré sa résistance passive, d’en goûter un petit bout. Juste un petit bout. Un tout petit bout. Alors, pour lui faire plaisir, la mamie cède. Cède et s’émerveille : « Mais c’est bon ! Goûteux et ça fond sous la langue… ».

Tous les jours qui succèdent à cette résurrection, la petite fille, pendant ses vacances à Marseille, lui apporte du Vacherin Fribourgeois qui diminue à la manière d’une peau de chagrin. La mamie reprend petit à petit de l’appétit.

Aujourd’hui, la petite fille est de retour en Suisse. Le morceau de Vacherin n’existe plus mais la mamie mange désormais les plats de l’institution et à la fin du mois, elle retourne habiter chez sa fille.

La mamie répète à tue-tête : « C’est le fromage suisse qui m’a sauvée ! ».
Peut-être.
Ou peut-être l’amour d’une petite fille.

Robe de soirée

7 novembre 2011

C’est un barbu de la Gruyère. Un vrai. Avec une longue barbe grise. Crépue et ébouriffée. Je m’assieds derrière lui. Son dos voûté et son crâne dégarni en ligne de mire.

En face, une femme. Une vieille femme, à priori banale. Pas jolie du tout.

Cependant, sa façon de le manger des yeux, d’appuyer ses coudes sur la table et de mordiller son index entre ses lèvres ridées, la rend jolie. Elle est pétillante, séduisante et craquante.

Avant de filer aux toilettes pour se refaire une beauté, elle lui vole un bec d’une déroutante tendresse et défroisse sa robe de soirée noire, constellée de paillettes dorées.

C’est lundi matin.

Il n’y a pas d’heure, ni d’âge pour être amoureux.

Dix contre un

16 septembre 2011

E * : C’est dur l’école, Mélanie ! Pfffeee.
M : Ah oui, pourquoi ?
E*: J’ai dix amoureux mais j’en aime que un…
M : …
E* : Et à la récré, ils me font tous des coeurs avec leurs mains pour que je les aime.

Quand je parle d’amour…

7 septembre 2011

« Quand je parle d’amour, on rigole.
Et je ne comprends pas pourquoi. »

 Dixit un petit patient de sept ans

Minuit

29 août 2011

Deux corps.
Distincts.
Qui s’approchent de la rive.

Deux corps qui ont la chair de poule,
Qui s’immergent dans l’eau.
Leurs muscles se crispent,
Leurs bras se croisent sur leur poitrine
Et leur nuque se fige.

Deux corps qui nagent,
Gigotent, se frôlent et rient.
D’un rire sans promesse.
D’un rire qui ne construit pas
Mais qui vit,
Qui ose.

Deux corps.
Qui s’allongent sur la berge.
L’un contre l’autre.
L’un dans l’autre.
Un corps.