Elle cligne des paupières

27 octobre 2013

On se regarde.
On ne se connaît pas mais l’on se regarde.
Elle, courbée sur son tintébin.
Moi, les mains dans les poches.
Mes lèvres lui chuchotent un bonjour qui reste longtemps en bouche, qui vient de l’intérieur. Qui vibre. Qui siffle.
Qui fait tout taire autour.
Elle cligne des paupières. Une seule fois. Très lentement.
Des feuilles tombent sur le trottoir.
On se sourit.
On se regarde.
On ne se connaît pas mais l’on se reconnaît.

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Bonnet à pompon, mitaines et grosse écharpe. Il neige. Elle marche sur le trottoir. Seule.

Derrière les vitres des cafés, les clients ont l’air de s’amuser, de s’aimer. Ils se retrouvent entre amis. Au chaud. Dans l’absolu, elle aurait envie de faire partie de l’un de ces groupes et pourquoi pas d’un groupe à deux, avec un garçon.

Mais lorsqu’elle y regarde de plus près, dans ces groupes à deux justement, il y en a souvent un qui semble être ailleurs. Qui se tapote la cuisse avec la paume de la main, comme pour battre le temps. Qui fouille du regard. Qui s’ennuie. Qui cherche quelque chose d’introuvable et d’absent.

Et lorsqu’elle se retrouve, par chance ou par malchance, derrière les vitres des cafés, au bistrot, au chaud, c’est elle qui recherche ce quelque chose. Elle regarde dehors, les passants solitaires qui volent au gré du vent.

Bonnet à pompon, mitaines et grosse écharpe. Il neige. Elle marche sur le trottoir. Seule

Attendre

23 septembre 2011

Une pièce aseptisée, sa chambre. Un fauteuil roulant, un lit électrique et une chaise percée. Quelques effets personnels, les derniers survivants: une photo des petits-enfants, un coussin au point de croix, une vieille horloge et une alliance impaire, posée sur la table de nuit, trop étroite pour des doigts boudinés par l’hémiplégie.

Gisant dans la chaleur perdue d’un lit oublié,
elle attend.

Sa vie
se résume
à attendre.

Attendre qu’une soignante, dans l’un de ses nombreux va-et-vient violant son intimité, s’occupe d’elle. Pour la toilette, le déjeuner, le dîner et le transfert au lit pour la sieste.

Attendre que le temps passe… Dans l’humilité.

Ce matin, l’attente lui paraît encore plus lourde, plus vide. Sous ses draps, la vieille est pétrie d’angoisse. Sa voisine de chambre vient de lui brûler la priorité du paradis.

Encore attendre.
Mais attendre quoi ?
Que la mort lui fasse un sourire éclatant.
Dévastateur.
À elle…

Un vélo passe

17 juin 2011

Un vélo passe.
Le printemps.
L’horloge de la cuisine martèle les secondes.
Seule.
Chez moi.
Face à la vitre.
Face à la vie.
Mon risotto attend.
Mijote.
Je vais bien.
Mais où vais-je ?

Les bancs publics

22 avril 2011

Esseulés dans les parcs et à la lisière des forêts, les bancs publics bravent les saisons. Ils attendent avril et ses passants qui, entre les «gling, gling» des sonnettes de vélos, posent leurs fesses sur le bois peint. Parfois en vert, parfois en brun.
J’aurais voulu y poser les miennes. M’y allonger. Lire un bouquin. Bouffer de l’air frais.

Mais c’est vendredi saint.

Ces coquins sont sacrément convoités. Par des vieux, des amoureux, des fumeurs de pipe, des rouleurs de joints, des gamins qui grimpent, des chiens qui roupillent, des familles qui pique-niquent ou des jeunes mères qui donnent le sein.

Pas de place pour moi.

Je reviendrai demain.

Novembre

16 novembre 2010

Les arbres se déshabillent. La bise claque les joues. Un nuage de fumée arrondit notre bonjour matinal. La ferme voisine parfume le quartier au feu de bois. Chacun gratte son pare-brise givré avant de se brûler les mains au volant glacial. Dans leur immense casserole noire, les marrons chauds jouent aux autos tamponneuses. Sur les tables des bistrots, on sert les premiers vins chauds. Les doigts des enfants sentent la mandarine. Bientôt le biscôme. Les vitrines des boutiques enfilent leur bonnet d’hiver et leur robe de fête.

Novembre est là, incarnant la magie des saisons.

Parmi ces mille merveilles, certains maugréent pourtant. Au sujet du froid, du verglas. Comme si chaque année, l’hiver était plus corsé que le vin chaud. Les mêmes plaintes pour la chaleur de juillet. Les mêmes craintes pour l’éventuelle absence de neige à Noël.

La météo, bouée de sauvetage dans une mer de conversations mondaines : trop plate, trop calme. Beaucoup voudraient qu’elle s’agite et se déchaîne. Histoire de tempêter et de tuer le temps en causant de l’affreuse catastrophe.