Le vieux monsieur

17 novembre 2014

À la table du fond, il y a un vieux monsieur, grand aux cheveux blancs. Je le trouve beau.

Je le regarde.
Son allure,
ses larges mains douces d’usure, tremblantes,
et sa présence au monde.
Lente et sereine.
Charismatique.

Et en le regardant, dans ce moment d’absence où je n’entends plus le brouhaha du restaurant, je comprends que j’ai envie de te voir vieillir, toi.

Elle cligne des paupières

27 octobre 2013

On se regarde.
On ne se connaît pas mais l’on se regarde.
Elle, courbée sur son tintébin.
Moi, les mains dans les poches.
Mes lèvres lui chuchotent un bonjour qui reste longtemps en bouche, qui vient de l’intérieur. Qui vibre. Qui siffle.
Qui fait tout taire autour.
Elle cligne des paupières. Une seule fois. Très lentement.
Des feuilles tombent sur le trottoir.
On se sourit.
On se regarde.
On ne se connaît pas mais l’on se reconnaît.

Un mimi

3 octobre 2012

Deux ânes. Dans un parc. Qui courent vers moi à chaque fois que je viens ici, au bord du lac, pour voler les dernières chaleurs d’automne et pour nager. Quand je sors de ma voiture, ils braient. Je leur réponds, leur parle. Les caresse. Leur tape sur le flanc d’où s’envole en poussière de la terre séchée. Puis je leur donne, paume tendue, du pain sec.

Aujourd’hui, un petit vieux approche en même temps qu’eux. Un petit vieux, avec un gros ventre et une canne. Il a envie de discuter. Il me vouvoie, me questionne. Me sourit. Essaie de me charmer et prend congé.

Je descends sur la berge et me baigne dans l’eau fraîche d’octobre. Tout doucement. Petit à petit. Un pas après l’autre. Dans une respiration lente et concentrée. Et je ressors, la peau rougie et les doigts blancs, en perte de sensibilité. Afin de ne pas prendre froid, j’enlève mon maillot, m’enroule dans ma serviette de bain et m’assois, méditative face au soleil qui reflète en haie d’honneur sur l’eau noire du lac.

Mais tout à coup, dans le calme de cette nature en sieste, j’entends des arbustes craquer. Je les vois bouger. Le petit vieux raboule. Du haut de l’échelle bancale et pentue qui sépare la berge de la plage, il me dit : « Viens me donner un mimi, petite ! Viens. Pour moi, c’est dangereux de descendre. On n’a plus l’âge, on n’a plus l’âge… Je pourrai aussi t’aider à te rhabiller si tu veux. ».

En me demandant ce qui a déclenché ce soudain tutoiement, plus coquin qu’amical, je l’invite à disposer et lui précise, dans un rire communicatif et salvateur, que je me débrouillerai très bien toute seule.

Bien foutue

26 septembre 2012

Elle est blonde, décolorée. Derrière des lunettes noires, d’armature en plastique avec de grandes initiales sur les branches, posées sur un nez parfaitement retroussé, ses paupières dégradent le bleu dans toute sa gamme. Le contour de sa bouche pulpeuse est précis. Elle a les cheveux mi-longs, faussement désordonnés, crêpés en chignon. Une fantaisie calculée. Soignée. Coûteuse. Des mains baguées aux diamants. Une gourmette en or à gros maillons à la main droite, une montre de luxe à la gauche. Ses ongles peints en rouge se perdent dans les nombreuses vagues d’un collier de perles qui rebondit sur une bien jolie poitrine. Port altier de la tête. Rire claquant. Elle porte une minirobe noire, en velours brillant avec une large ceinture dorée, plaquée sur les hanches et sur un ventre retenu dans ses inspirations. Des bottes noires jusqu’à mi-cuisses. Elle a la soixantaine.

En la regardant dans le miroir qui placarde la paroi du tea-room, j’ai envie de dire « Bien foutue pour son âge, la gonzesse ». Mais un « Difficile de vieillir, Madame ? » serait plus approprié. Alors, le plus sincèrement du monde, je me contente de penser « Cette dame est encore belle », même si, dans le fond, c’est un vilain compliment.

Le « encore » signe l’échec de la tentative d’être ce qu’elle n’est plus, jeune.

Vacherin Fribourgeois

28 janvier 2012

Alitée depuis quelques semaines, la vieille dame, une petite Marseillaise de quatre-vingt-dix-huit ans, s’éteint. A petit feu. Elle n’avale plus rien. Elle a perdu le goût de manger, de vivre. Et presque vingt kilos. Ses paupières restent closes. Ses paroles sont des prières : « Viens me chercher, s’il te plaît, mon Dieu ».
Et comme ses prières sont sans réponse, ses paroles deviennent des questions. Des questions muettes. Du silence. 

A la veille de Noël, sa petite fille lui ramène de Suisse un morceau de Vacherin Fribourgeois et supplie sa mamie, malgré sa résistance passive, d’en goûter un petit bout. Juste un petit bout. Un tout petit bout. Alors, pour lui faire plaisir, la mamie cède. Cède et s’émerveille : « Mais c’est bon ! Goûteux et ça fond sous la langue… ».

Tous les jours qui succèdent à cette résurrection, la petite fille, pendant ses vacances à Marseille, lui apporte du Vacherin Fribourgeois qui diminue à la manière d’une peau de chagrin. La mamie reprend petit à petit de l’appétit.

Aujourd’hui, la petite fille est de retour en Suisse. Le morceau de Vacherin n’existe plus mais la mamie mange désormais les plats de l’institution et à la fin du mois, elle retourne habiter chez sa fille.

La mamie répète à tue-tête : « C’est le fromage suisse qui m’a sauvée ! ».
Peut-être.
Ou peut-être l’amour d’une petite fille.

Robe de soirée

7 novembre 2011

C’est un barbu de la Gruyère. Un vrai. Avec une longue barbe grise. Crépue et ébouriffée. Je m’assieds derrière lui. Son dos voûté et son crâne dégarni en ligne de mire.

En face, une femme. Une vieille femme, à priori banale. Pas jolie du tout.

Cependant, sa façon de le manger des yeux, d’appuyer ses coudes sur la table et de mordiller son index entre ses lèvres ridées, la rend jolie. Elle est pétillante, séduisante et craquante.

Avant de filer aux toilettes pour se refaire une beauté, elle lui vole un bec d’une déroutante tendresse et défroisse sa robe de soirée noire, constellée de paillettes dorées.

C’est lundi matin.

Il n’y a pas d’heure, ni d’âge pour être amoureux.

Attendre

23 septembre 2011

Une pièce aseptisée, sa chambre. Un fauteuil roulant, un lit électrique et une chaise percée. Quelques effets personnels, les derniers survivants: une photo des petits-enfants, un coussin au point de croix, une vieille horloge et une alliance impaire, posée sur la table de nuit, trop étroite pour des doigts boudinés par l’hémiplégie.

Gisant dans la chaleur perdue d’un lit oublié,
elle attend.

Sa vie
se résume
à attendre.

Attendre qu’une soignante, dans l’un de ses nombreux va-et-vient violant son intimité, s’occupe d’elle. Pour la toilette, le déjeuner, le dîner et le transfert au lit pour la sieste.

Attendre que le temps passe… Dans l’humilité.

Ce matin, l’attente lui paraît encore plus lourde, plus vide. Sous ses draps, la vieille est pétrie d’angoisse. Sa voisine de chambre vient de lui brûler la priorité du paradis.

Encore attendre.
Mais attendre quoi ?
Que la mort lui fasse un sourire éclatant.
Dévastateur.
À elle…

Les mouches

6 juillet 2011

D’une main, elle se cramponnait à sa canne. De l’autre, elle s’épuisait à chasser les mouches. Le mouvement de va-et-vient de ce bras faible la faisait vaciller et mettait en péril un équilibre précaire. Mais elle ne cessait pas de parler. Jamais. « Les mouches n’ont vraiment pas de mémoire, elles reviennent toujours d’où on les a chassées !», disait-elle. Ma grand-mère avait toujours une anecdote à raconter. Un gouffre de connaissances, synonyme du temps passé à dévorer les livres, du temps passé à tuer le temps. En solitaire.

Dans un millier de gestes quotidiens, je la retrouve. C’est idiot mais lorsqu’une mouche entêtée me nargue, je vois ma grand-mère et j’entends le timbre de sa voix.

Aujourd’hui, il m’est arrivé le phénomène inverse. C’est le vrombissement des témoins de Jéhova qui m’a fait penser à ces bestioles agaçantes. Comme les mouches, ils se sont invités, incrustés et ont tourné autour du pot jusqu’à ce que je les envoie valdinguer. Et comme les mouches, ils ont réitéré leur requête. Quatre visites en une matinée. Invraisemblable. Du harcèlement.

Depuis, je cache dans mon dos une tapette. S’il le faut, je l’utilise.
Et n’allez pas me demander quelle mouche m’a piquée !

La petite larme

15 février 2011

Les personnes âgées ont une petite larme qui stagne au coin de l’œil. Une larme prête à perler. Une douce lueur d’espoir. Leur regard taquin, complice et fatigué, est d’une tendresse apaisante. Malgré le poids des ans qui courbe leur dos et sculpte leur visage, on devine dans leurs yeux humides l’innocence des enfants et le pétillement malicieux des amoureux.

Les vieux sont amoureux.

Comme si, après bonheurs et obstacles partagés, surmontés, ils succombaient à nouveau aux charmes de leur conjoint, si vieux soit-il.

Cette petite larme est peut-être le symbole d’un amour débordant.
Cette petite larme qui leur permet de voir l’essentiel…

 

 

 

Le passage clouté

25 novembre 2010

Ne pas tourner la tête. Surtout ne pas regarder. Ni à droite, ni à gauche. Ne rien manifester. Mettre des œillères imaginaires et, l’air de rien, tout à coup, s’élancer, se projeter, bondir, jaillir sur la première bande jaune.

Dos voûté et profil bas, s’appuyer fort sur sa canne, serrer contre soi le panier à commissions et allonger le pas pour atteindre la deuxième bande jaune. Traverser le passage piéton en toute impunité, en toute quiétude. Marmonner, bougonner. Faire la sourde oreille, ignorer les bruits de freins et le conducteur tétanisé au volant de sa voiture, nez collé au pare-brise. Incognito, continuer son chemin cahin-caha jusqu’à la boulangerie. A n’importe quel prix, même celui de la vie!

Quelle détermination, quelle témérité ! Quelle inconscience de jaillir sur la route de la sorte. Contrairement à la neige, au verglas, aux feuilles mortes sur la chaussée mouillée, la tendance suicidaire des petites vieilles n’a pas de saison.