Un bonbon

18 février 2014

Ruben, mon petit voisin de sept ans, a la fâcheuse tendance à me tendre les pires embûches, à commencer par les pétards sur ma terrasse et les boules de neige en pleine figure quand je sors de ma voiture.

Il a aujourd’hui la pupille malicieuse.

– Dis, tu veux des bonbons au coca? me demande-t-il en dessinant des huit sur le bitume avec ses baskets à roulettes.
– Je… C’est une farce ? T’as rempli ton paquet de neige ?
– Non, non, on les a achetés au kiosque. C’est super bon. Tiens !

Et dans ma paume des sucreries en nombre. Roses et difformes. Que j’avale avec un plaisir aussi fou qu’improbable. Nos mâchoires empâtées et gourmandes s’orchestrent. Sourient. Sur le parking, devant la maison, un vrai moment de bonheur.

Ça sent le printemps…

… Le printemps où les filles oublient de craindre les garçons.

 

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Vacherin Fribourgeois

28 janvier 2012

Alitée depuis quelques semaines, la vieille dame, une petite Marseillaise de quatre-vingt-dix-huit ans, s’éteint. A petit feu. Elle n’avale plus rien. Elle a perdu le goût de manger, de vivre. Et presque vingt kilos. Ses paupières restent closes. Ses paroles sont des prières : « Viens me chercher, s’il te plaît, mon Dieu ».
Et comme ses prières sont sans réponse, ses paroles deviennent des questions. Des questions muettes. Du silence. 

A la veille de Noël, sa petite fille lui ramène de Suisse un morceau de Vacherin Fribourgeois et supplie sa mamie, malgré sa résistance passive, d’en goûter un petit bout. Juste un petit bout. Un tout petit bout. Alors, pour lui faire plaisir, la mamie cède. Cède et s’émerveille : « Mais c’est bon ! Goûteux et ça fond sous la langue… ».

Tous les jours qui succèdent à cette résurrection, la petite fille, pendant ses vacances à Marseille, lui apporte du Vacherin Fribourgeois qui diminue à la manière d’une peau de chagrin. La mamie reprend petit à petit de l’appétit.

Aujourd’hui, la petite fille est de retour en Suisse. Le morceau de Vacherin n’existe plus mais la mamie mange désormais les plats de l’institution et à la fin du mois, elle retourne habiter chez sa fille.

La mamie répète à tue-tête : « C’est le fromage suisse qui m’a sauvée ! ».
Peut-être.
Ou peut-être l’amour d’une petite fille.

Les oeufs au plat

26 décembre 2011

J’aime cuisiner (ce n’est pas parce qu’on aime, qu’on assure). Ce qui rend ma cuisine intéressante (on va dire intéressante), mis à part une légendaire maladresse et un joyeux bordel, c’est ma fantaisie. Des mélanges insolites (mais fins. Si, si !). Je suis l’incarnation de la prise de risques. En toute objectivité, je me serais attribuée l’Oscar de la meilleure cascadeuse gastronomique (soyons conscients de nos valeurs) jusqu’à ce qu’un pote me concocte un p’tit repas qui défie toutes les lois de la fantaisie : des œufs au plat aux chips bio (oui, des œufs au plat aux chips bio !).

Là, je m’incline.
La palme lui revient.

Du fin gourmet pour grand gourmand. Sans ironie. je vous assure (est-ce mon genre ?). Et la petite sauce tomate au basilic en accompagnement, ça le faisait. Rien à redire.

Cette recette ne vous sera malheureusement pas détaillée, les grandes choses se font dans le secret.

Bon nombre d’abrutis

9 octobre 2011

La prise des repas est laborieuse pour Le p’tit Samuel. Il se lève de table, renverse son verre, mange avec les doigts et se salit à chaque repas.

Afin d’entraîner l’utilisation de couteau et fourchette, il prend aujourd’hui son goûter en thérapie. Des p’tits pains au lait ! Je salive, m’extasie :
« Mmmee, ça a l’air bon ! ».

Gentleman (comme à son habitude), il me tend l’assiette, surplombée de morceaux à peine découpés :
« Fais comme chez toi ! Sers-toi. ».

Puis il chantonne :
« Tiens, je pourrais même nous préparer une deuxième assiette. »
Et, appliqué, il continue sa tâche.

Je lui propose un sirop qu’il accepte d’une fine politesse.

Un joli moment.
Il est content. Moi aussi.

« T’es un amour, Samuel : tu partages, tu dis s’il te plaît, merci… Un amour ! ».

« Oh, mais tu sais, je partage pas avec tout le monde », rétorque-t-il.
« Ah, non ! Pourquoi ? », demandé-je.
« Parce qu’il y a quand même bon nombre d’abrutis qui emmerdent le monde. », lance-t-il d’une petite voix spontanée avant de mordre à pleines dents dans un morceau de petit pain.

Le gras

12 septembre 2011

Une campagnarde qui s’efforce de bien se tenir. D’être à l’aise. De passer inaperçue. De ne pas étaler dans ce dîner trop d’inepties. De limiter les dégâts.
Une campagnarde qui coince une grande serviette blanche en tissu dans le col de son chemisier. Elle a l’air d’une enfant qui a grandi trop vite. Qu’importe, grâce à cette serviette, elle ne tâchera pas ce joli chemisier, choisi pour l’occasion.

Avant d’entamer l’assiette du jour –elle a commandé comme les autres–, elle les observe pour saisir les bons services et manger au bon moment. Ni trop tôt, ni trop tard. Ni trop vite, ni trop lentement. En sus de cette soif de politesse et de bienséance, son attention est focalisée sur l’idée de ne pas renverser son verre et de le garder, le plus longtemps possible, transparent –de l’eau minérale gazeuse, comme les autres–.

Le repas, avec ces journalistes – des gens civilisés, instruits, intelligents, intéressants et sûrs d’eux– est plaisant. Un sans-faute. Pas de maladresse. Ni dans les mots, ni dans les gestes. Elle s’en félicite.

Cependant, lorsque la serveuse dessert, elle réalise qu’elle est la seule à avoir tout mangé. Les autres –putains d’autres!–  ont laissé le gras. Qui luit, qui rit et se moque d’elle sur le rebord des assiettes.
Elle n’est qu’une campagnarde.
Tant pis.
Tant mieux.
Au moins, elle a une excuse pour bouffer le gras.