La professionnelle

3 septembre 2013

Désirs qui frémissent et glissent sur l’eau calme du lac.

Mains fébriles.
Délicates, innocentes.
Qui crépitent sur la peau des corps allongés, fondus dans la nuit.
Qui effleurent, caressent.

« On voit que t’es une professionnelle, toi ! », murmure le garçon.

La fille stupéfaite gênée outrée inquiète se redresse sur son fessier, panique, interroge : « Tu penses que… que je… je… Euh, je crois qu’on s’est mal compris. Tu insinues que je suis une… une professionnelle ? Une… prostituée, donc ? »

« Mais non ! On voit que t’es une professionnelle, que tu travailles dans le monde médical, avec des gens, que t’as l’habitude du contact. Parce que tu as le geste tendre. », répond le garçon.

Des bouches rient aux éclats,
hésitent.
Se mangent.

 

 

Bien foutue

26 septembre 2012

Elle est blonde, décolorée. Derrière des lunettes noires, d’armature en plastique avec de grandes initiales sur les branches, posées sur un nez parfaitement retroussé, ses paupières dégradent le bleu dans toute sa gamme. Le contour de sa bouche pulpeuse est précis. Elle a les cheveux mi-longs, faussement désordonnés, crêpés en chignon. Une fantaisie calculée. Soignée. Coûteuse. Des mains baguées aux diamants. Une gourmette en or à gros maillons à la main droite, une montre de luxe à la gauche. Ses ongles peints en rouge se perdent dans les nombreuses vagues d’un collier de perles qui rebondit sur une bien jolie poitrine. Port altier de la tête. Rire claquant. Elle porte une minirobe noire, en velours brillant avec une large ceinture dorée, plaquée sur les hanches et sur un ventre retenu dans ses inspirations. Des bottes noires jusqu’à mi-cuisses. Elle a la soixantaine.

En la regardant dans le miroir qui placarde la paroi du tea-room, j’ai envie de dire « Bien foutue pour son âge, la gonzesse ». Mais un « Difficile de vieillir, Madame ? » serait plus approprié. Alors, le plus sincèrement du monde, je me contente de penser « Cette dame est encore belle », même si, dans le fond, c’est un vilain compliment.

Le « encore » signe l’échec de la tentative d’être ce qu’elle n’est plus, jeune.

Content et triste

18 juillet 2012

« Je suis content et triste.
Content de finir l’ergothérapie
et triste de te quitter… »

Un petit patient de sept ans

Dans son plus simple appareil.
Prête à grimper sur la chaise.
A poser les pieds sur les étriers.
« Je marche toujours à pieds nus, excusez-moi… j’ai…j’ai les pieds secs… », lance-t-elle embarrassée au gynécologue.
« Vous savez, je ne regarde pas les pieds », lui répond-il.

Et elle sourit d’un sourire bête. Mais bête.

Parfois, il vaudrait mieux parler de la pluie et du beau temps, on aurait l’air moins con.

Le gras

12 septembre 2011

Une campagnarde qui s’efforce de bien se tenir. D’être à l’aise. De passer inaperçue. De ne pas étaler dans ce dîner trop d’inepties. De limiter les dégâts.
Une campagnarde qui coince une grande serviette blanche en tissu dans le col de son chemisier. Elle a l’air d’une enfant qui a grandi trop vite. Qu’importe, grâce à cette serviette, elle ne tâchera pas ce joli chemisier, choisi pour l’occasion.

Avant d’entamer l’assiette du jour –elle a commandé comme les autres–, elle les observe pour saisir les bons services et manger au bon moment. Ni trop tôt, ni trop tard. Ni trop vite, ni trop lentement. En sus de cette soif de politesse et de bienséance, son attention est focalisée sur l’idée de ne pas renverser son verre et de le garder, le plus longtemps possible, transparent –de l’eau minérale gazeuse, comme les autres–.

Le repas, avec ces journalistes – des gens civilisés, instruits, intelligents, intéressants et sûrs d’eux– est plaisant. Un sans-faute. Pas de maladresse. Ni dans les mots, ni dans les gestes. Elle s’en félicite.

Cependant, lorsque la serveuse dessert, elle réalise qu’elle est la seule à avoir tout mangé. Les autres –putains d’autres!–  ont laissé le gras. Qui luit, qui rit et se moque d’elle sur le rebord des assiettes.
Elle n’est qu’une campagnarde.
Tant pis.
Tant mieux.
Au moins, elle a une excuse pour bouffer le gras.

La professionnelle

13 août 2011

Désirs qui frémissent et se glissent sur l’eau calme et noire du lac.

Mains fébriles. Délicates, innocentes. Qui crépitent sur la peau des corps allongés, effacés dans la nuit. Qui effleurent, caressent.

Des lèvres se mobilisent. Une voix perce le silence :
– On voit que t’es une professionnelle, toi !

Un corps stupéfait tétanisé outré choqué interloqué inquiet se redresse sur son fessier, panique, interroge :
– Tu penses que… que je… je… Euh, je crois qu’on s’est mal compris. Tu insinues que je suis une… une professionnelle ? Par professionnelle… Euh, tu entends… prostituée ?

– Mais non ! On voit que t’es une professionnelle, que tu travailles dans le monde médical, avec des gens, que t’as l’habitude du contact. Parce que tu as le geste tendre.

Des bouches rient aux éclats, hésitent.
Se mangent.

La moche

25 juillet 2011

Deux petites pépettes. Dix-sept ans. Mignonnes. Rieuses. Tout ce qu’il y a de plus frais.
Des gars sur le parking. Des cadavres de bière. Un joint qui circule.

Un sifflement.

La plus ronde des deux se retourne. Par automatisme, par réflexe. Sans réfléchir.
Une voix qui vient de muer lance : « Pas la moche. L’autre ! ».
Puis des rires graveleux.

La tête de l’adolescente s’incline. La gorge sèche, les yeux plein d’eau, elle rejoint sa copine qui s’esclaffe : « Il fait nuit, comment veux-tu que ces abrutis aient vu ton minois ? Laisse tomber. ».

Elle a raison.
Elle le sait.
Pourtant, quinze ans plus tard encore, lorsqu’un homme l’aborde, elle peine à croire qu’il s’adresse à elle.

Corps de rêve

10 juin 2011

Moi, dans une toute petite cabine à moquette beige.
Moi, devant un grand miroir surplombé d’un néon qui clignote comme un fou, qui égrène le temps pour rappeler aux femmes que la jeunesse est éphémère.
Moi, confrontée à mon image.
À ma blancheur.
À ma rondeur.
Moi, affreusement laide, en train d’essayer des maillots de bain à tour de bras.

La vendeuse ouvre le rideau.
Me tutoie.
Me sourit.
Me rassure.
Elle m’invite à basculer le tronc sur l’avant pour faire profiter à ma poitrine des bienfaits de la gravité. Elle me redresse et hop, glisse sa main dans le bonnet du bikini. Sous un sein. Puis sous l’autre. Elle resserre les bretelles, ajuste le slip.
S’écarte.
Me regarde dans le miroir : « T’as un corps de rêve… pour avoir eu deux enfants ».

Moi, deux enfants ?

Chiante

18 avril 2011

Il s’adresse à elle. La regarde. L’écoute. Lui parle.

Elle n’hallucine pas, il semble s’intéresser à elle. Simplement. Avec une telle sincérité qu’un stress l’assaille. Insoutenable et soudain.

Feinter pour canaliser cette folle tension. Lui permettre d’exister dans la zone la plus restreinte possible : les phalangettes qui tressaillent et déchiquettent le sous-verre en carton jusqu’à l’inéchiquetable.

Cette tension est cependant maligne, elle croît sournoisement en elle. Des métastases envahissent secrètement ses organes et se propagent jusqu’à la gorge. Ce qui est lui est fatal. Le malaise est déclaré : elle commence à parler.

À trop parler. À ne plus pouvoir s’arrêter. À raconter les derniers livres lus. Un premier. Un deuxième. Va-t-elle s’essouffler ? Reprendre une inspiration ? Se taire, bordel ?

Non.

Elle poursuit avec la narration d’un troisième.

Mais ce qu’elle est chiante. Impensable. Elle se saoule elle-même. Presque des céphalées. L’horreur. A chaque mot prononcé, elle se déteste davantage. Et pour chasser cette vilaine impression d’être une sotte bavarde, elle ne trouve rien de mieux que de causer davantage. Elle aligne les phrases, les anecdotes, les opinions. Soigne les détails. Blabla blablabla. D’un débit toujours plus rapide.

Punaise ce qu’elle est chiante.
Le pire, c’est qu’elle en est tout à fait consciente.

Assez ?

19 février 2011

D’habitude, je ne prends jamais de chariot. Pour les deux ou trois bricoles qui se retrouvent esseulées et souvent périmées dans mon frigo, une corbeille suffit. Mais, aujourd’hui, ma petite voisine de six ans, Elise, m’accompagne : un caddie s’impose.

Elle se glisse devant moi, grimpe sur l’engin. Moteur ! A vive allure, nous déboulons entre les rayons. Virages serrés. Rires. Légèreté, insouciance. Je remplis généreusement le chariot. Autant en profiter. Pour une fois, je ne finirai pas la semaine avec un risotto aux champignons sans champignon.

Tout à coup, Elise saute du chariot. Le stoppe. Se retourne. D’un regard et d’un ton réprobateurs, m’assène d’un : « T’es sûre que t’as assez d’argent ? ».

Mon sang se glace et la course folle prend le raccourci désenchanté des caisses.

On croit les enfants candides… On sous-estime trop souvent ce qu’ils comprennent, ce qu’ils portent (les parents d’Elise sont à l’assistance sociale).

Juste avant d’enfiler ma carte EC dans la machine, je glisse un Kinder-Suprise sur le tapis roulant. Peut-être ne devrais-je pas ?