Cafés offerts

22 mars 2015

La patron reluque son amie.
C’est clair.
Elle lui le dit.
Son amie n’y croit pas…
puis se sent jolie,
et par procuration, elle aussi.

Comme les filles qui ont l’habitude d’être regardées,
elles bavardent sans y prêter attention.

Et quand le serveur leur apporte l’addition
et les informe que le patron leur offre les cafés,
elles ne s’en étonnent pas.
ça leur semble « normal ».
Sans le regarder, elles continuent à bavarder.
L’air de rien.
À peine flattées.

Mais quand le serveur revient en s’excusant :
« Les cafés, ce n’était pas pour vous mais… pour la table voisine »,
vers laquelle elles se retournent et découvrent deux blondes,
plus jeunes, plus fines, plus…
Elles sourient en grinçant des dents et jettent un regard noir au patron.
Plus jeune, plus…
(Presque) vexées.

Les arbres nus

21 février 2013

Les arbres nus devant nos fenêtres
Immuables témoins
De nos vies de cinglés,
Passées à courir,
A s’agiter
A travailler
A user
A s’user
A singer.

A s’éteindre.

A regretter de ne s’être que trop peu étreints.

Les arbres nus devant nos fenêtres
Immuables témoins
De générations de vies de cinglés qu’ils enterreront.

 

Bien foutue

26 septembre 2012

Elle est blonde, décolorée. Derrière des lunettes noires, d’armature en plastique avec de grandes initiales sur les branches, posées sur un nez parfaitement retroussé, ses paupières dégradent le bleu dans toute sa gamme. Le contour de sa bouche pulpeuse est précis. Elle a les cheveux mi-longs, faussement désordonnés, crêpés en chignon. Une fantaisie calculée. Soignée. Coûteuse. Des mains baguées aux diamants. Une gourmette en or à gros maillons à la main droite, une montre de luxe à la gauche. Ses ongles peints en rouge se perdent dans les nombreuses vagues d’un collier de perles qui rebondit sur une bien jolie poitrine. Port altier de la tête. Rire claquant. Elle porte une minirobe noire, en velours brillant avec une large ceinture dorée, plaquée sur les hanches et sur un ventre retenu dans ses inspirations. Des bottes noires jusqu’à mi-cuisses. Elle a la soixantaine.

En la regardant dans le miroir qui placarde la paroi du tea-room, j’ai envie de dire « Bien foutue pour son âge, la gonzesse ». Mais un « Difficile de vieillir, Madame ? » serait plus approprié. Alors, le plus sincèrement du monde, je me contente de penser « Cette dame est encore belle », même si, dans le fond, c’est un vilain compliment.

Le « encore » signe l’échec de la tentative d’être ce qu’elle n’est plus, jeune.

Victor Hugo

13 juillet 2012

G* lave le couteau à bout de pulpes : « Hey, aïe, ouille… Fais gaffe ! Prends une éponge. Tu vas te couper comme ça! », m’exlamé-je. « Mais non t’inquiète, me répond-il, à la maison j’ai un couteau Victor Hugo et je m’suis jamais coupé ».

J’aime bien ton appartement

30 décembre 2011

Toujours le même petit Samuel (mais qui, depuis le temps, a fêté ses six ans) aimerait, de tout son cœur, voir mon appartement. Si gentiment et si clairement demandé, j’accepte. L’y invite.

Dans cette brève visite, il lâche : « Je pourrai venir habiter chez toi quand tu seras morte ? ». Comme à son habitude, sa spontanéité me cloue le bec. Impossible de répondre. « Parce que j’aime bien ! », ajoute-t-il, contemplatif et songeur. Je bredouille : « Pourquoi pas… Mais je, je… compte vivre encore quelques années. Enfin, j’aimerais bien. Ça risque d’être long, tu sais. »

Samuel n’entend pas (suis-je déjà morte ?). Le regard plongé vers la ligne d’horizon qui épouse le Moléson, il ajoute, le plus naturellement du monde : « Et pis je garderai tes deux chats. Ça plaira à ma femme d’avoir deux chats. »

SM ?

16 novembre 2011

«On ne choisit pas son chat, c’est lui qui nous choisit», ponctue la conteuse avant de s’asseoir à mes côtés et de me faire l’honneur d’un brin de causette. Affinité amicale, animale. Elle est personnellement convaincue que les propriétaires de chat se comprennent. Le fait que deux parfaites inconnues bavardent à cœurs ouverts de leurs félins respectifs, en est bien la preuve. Ce que c’est bon ces discussions entre fous (les gens normaux ont sûrement quelque chose à cacher)!

Aujourd’hui, en brossant mon chat, je repense aux échanges de la veille, à nos sourires complices. Dans la peur d’être bêtes mais aussi dans l’envie de partager des choses bêtes. Je brosse donc mon chat. Angora. Emmêlé de la tête à la queue. Je l’observe. Sous les coups de brosse francs et insistants, qui malmènent son pelage et tirent violemment son épiderme, il crie, miaule. Se débat. Se retourne. Griffe. Menace de mordre. Malgré l’inconfort et la douleur, il ronronne à tue-tête. Sa tête recherche ma main (celle qui tient l’outil). S’y frotte. S’y soumet. Ses yeux supplient. Il en redemande. Rien n’est plus sûr que ça. Il a mal mais il en redemande. Le plaisir dans la souffrance. Le plaisir par la souffrance. Un vrai masochiste. Et moi, je m’acharne, j’arrache les nœuds, je tire, je brosse. Skritch. Skritch. Fort. Skrrrrritch. Encore plus fort. SKRRRRITCHHHH. Et j’aime ça.

Pour lequel de ces deux adages m’a-t-il donc choisie : « qui se ressemble, s’assemble » ou « les opposés s’attirent » ?
Je me demande…
Et je crois que j’ai ma petite idée.

Attendre

23 septembre 2011

Une pièce aseptisée, sa chambre. Un fauteuil roulant, un lit électrique et une chaise percée. Quelques effets personnels, les derniers survivants: une photo des petits-enfants, un coussin au point de croix, une vieille horloge et une alliance impaire, posée sur la table de nuit, trop étroite pour des doigts boudinés par l’hémiplégie.

Gisant dans la chaleur perdue d’un lit oublié,
elle attend.

Sa vie
se résume
à attendre.

Attendre qu’une soignante, dans l’un de ses nombreux va-et-vient violant son intimité, s’occupe d’elle. Pour la toilette, le déjeuner, le dîner et le transfert au lit pour la sieste.

Attendre que le temps passe… Dans l’humilité.

Ce matin, l’attente lui paraît encore plus lourde, plus vide. Sous ses draps, la vieille est pétrie d’angoisse. Sa voisine de chambre vient de lui brûler la priorité du paradis.

Encore attendre.
Mais attendre quoi ?
Que la mort lui fasse un sourire éclatant.
Dévastateur.
À elle…

SA journée

22 août 2011

Voyage transatlantique pour la famille et les amis du futur marié. Pour ce grand mariage, cet exceptionnel mariage au Château Frontenac de Québec. Tout est splendide. Idyllique. Rien à redire. Les derniers détails ont été mis au point à la répétition générale. La future mariée, canadienne, compressée dans un corset choisi quelques mois auparavant, est merveilleuse. Rayonnante, brillante. Couronnée de diamants. Une vraie princesse. C’est SA journée, celle dont elle rêve depuis la maternelle.

Les nombreux invités semblent consentir à cette union. Derrière leurs sourires étirés cependant, on entend, si on y prête un tant soit peu attention, le bourdonnement de pensées suspicieuses et lucides et quelques réflexions échappées de bouches imprudentes. En pleine cérémonie, la mère du marié se penche vers sa voisine et, sur un ton semi-interrogatif, presque implorant, lui confie: «Elle doit quand même l’aimer un peu, mon fils, pour faire tout ça?».

La moche

25 juillet 2011

Deux petites pépettes. Dix-sept ans. Mignonnes. Rieuses. Tout ce qu’il y a de plus frais.
Des gars sur le parking. Des cadavres de bière. Un joint qui circule.

Un sifflement.

La plus ronde des deux se retourne. Par automatisme, par réflexe. Sans réfléchir.
Une voix qui vient de muer lance : « Pas la moche. L’autre ! ».
Puis des rires graveleux.

La tête de l’adolescente s’incline. La gorge sèche, les yeux plein d’eau, elle rejoint sa copine qui s’esclaffe : « Il fait nuit, comment veux-tu que ces abrutis aient vu ton minois ? Laisse tomber. ».

Elle a raison.
Elle le sait.
Pourtant, quinze ans plus tard encore, lorsqu’un homme l’aborde, elle peine à croire qu’il s’adresse à elle.

P’tit Jésus ?

22 décembre 2010

Leur cocon familial est en lambeaux. Ils ne sont plus d’accord sur rien –l’ont-ils été une fois ?. Ils ne partagent plus rien, à l’exception d’un lit conjugal froid, occupé à intermittence. Le seul projet susceptible de les rapprocher, leur semble-t-il –ou semble-t-il à Madame, est la conception d’un troisième enfant.
Un troisième enfant pour les aider à s’aimer à nouveau.
A s’aimer mieux.
Plus.
A s’aimer tout court.

La grossesse est cependant difficile. Alitée dès le cinquième mois, la mère prend exagérément du poids et se noie dans de sourdes lamentations de baleine esseulée.
Le père, aussi impuissant qu’absent, s’enfonce dans un mutisme presque tombal.
Entre eux, se creuse un océan, berceau du petit traitre qui débarque prématurément avec un lot de complications.

P’tit Juda, ce n’était pas toi qu’on attendait…