Tous mes voisins sont réunis devant l’immeuble, sur le parking. C’est la première fois que ça leur arrive d’être unis pour une même cause. Même ceux qui se détestent, aujourd’hui se côtoient. Sous leur parapluie, mutiques et inquiets, ils lèvent les yeux au ciel.
Le pire est arrivé :
au troisième, un chat s’est suicidé.

Une patte accrochée à la fenêtre à imposte, la tête dans le vide, il pendouille. Dans un balancement de plomb qu’un pompier interrompt vaillamment en saisissant sa queue, dure et solide comme une barre à mine.
Une fillette pleure.
Le vieux du premier tremble.
Le pompier descend de son échelle. Regagne, stoîque, son camion rouge et part avec le cadavre.
Pimpon, pimpon ! Pimpon…

Solidaires dans le deuil, mes voisins restent encore quelques secondes sous la pluie.
Avant de rentrer chacun chez soi,
avant la prochaine guerre à mener à ses voisins.

Publicités

J’aime bien ton appartement

30 décembre 2011

Toujours le même petit Samuel (mais qui, depuis le temps, a fêté ses six ans) aimerait, de tout son cœur, voir mon appartement. Si gentiment et si clairement demandé, j’accepte. L’y invite.

Dans cette brève visite, il lâche : « Je pourrai venir habiter chez toi quand tu seras morte ? ». Comme à son habitude, sa spontanéité me cloue le bec. Impossible de répondre. « Parce que j’aime bien ! », ajoute-t-il, contemplatif et songeur. Je bredouille : « Pourquoi pas… Mais je, je… compte vivre encore quelques années. Enfin, j’aimerais bien. Ça risque d’être long, tu sais. »

Samuel n’entend pas (suis-je déjà morte ?). Le regard plongé vers la ligne d’horizon qui épouse le Moléson, il ajoute, le plus naturellement du monde : « Et pis je garderai tes deux chats. Ça plaira à ma femme d’avoir deux chats. »

Le roitelet huppé

13 mai 2011

Rencontrer quelqu’un. Pour de vrai. Suite à de vrais élans. Dans de vrais échanges. Avec une vraie intention. C’est difficile (abstrait, abstrus, ardu, calé, compliqué, dangereux, délicat, douloureux, dur, embrouillé, énigmatique, épineux, ésotérique, exigeant, hermétique, impossible, infaisable, ingrat, insupportable, insurmontable, laborieux, lourd, malaisé, pénible, précieux, préoccupant, rétif, risqué, rude). Bref, l’horreur.

Par quoi commencer ?
Que dévoiler ?
Que taire, que cacher (on a tous des choses à cacher) ?

Entre malaises et palpitations, les sujets loufoques regorgent. Futiles. Comme si nous cherchions, outre l’auto-sabotage (eh oui!), des points communs dans l’absurde. Pour être bêtes ensemble ? Quoiqu’il en soit nous sommes amenés, lui et moi, à parler des proies fétiches de nos chats respectifs : le roitelet huppé prend gaiement sa place dans la conversation (il siffle, il chante, le malin).
Ça a l’air banal et insignifiant mais ça ne l’est pas. Puisque mon chat dépose sur ma couette, le lendemain, en premier cadeau de printemps, la dépouille de l’animal en question.

Cet oiseau est-il un signe ? De bon présage peut-être? En même temps, ce pauvre roitelet huppé est tout froid. Mort. Egorgé. Déplumé.

Dans ma chambre, des plumes volent.
Dans ma tête, des questions.

Garçon-chaton

7 septembre 2010

Ce garçon d’à peine vingt ans a quelque chose de généreux à offrir, de pur et d’indécent. Une fougueuse innocence. Qui déborde, qui exulte. Insatiablement. Il ose. Il a toupet du contact, l’audace de faire rire. Et le rire excuse tout. La maladresse, l’excès, la différence d’âge.

Le garçon-chaton joue tout azimut. Il guette. Court. Sautille. Bondit. Griffe. Saisit. Mordille. Relâche. Attaque. Court et sautille encore.

Hélas, il se lassera. Se fatiguera. Dans quelques années, en tout bon vieux matou, il lèvera une patte – une mais pas deux, seulement si une souris lui passe sous le museau. Sans effort, ni conviction. Et dans un ronronnement de nonchalance, il clignera des yeux avant de piquer un nouveau somme.

Le chat et la souris

12 juillet 2010

Ses petits pas rapides de danseuse frivole et éméchée narguent le grand moustachu à l’affût. Espiègle, indifférente et mutine, elle le dupe et l’embobeline avec de jolis jeux de jambes. Trop intrigué pour l’inviter à valser, il reste campé dans sa position d’alléché. La souris sautille, danse et court. Et, petit à petit, le matou se décide à lui faire la cour. Avec maladresse, avec insistance. Ses cris stridents aiguisent son appétit. Le jeu, jadis amusant, devient terrifiant pour la demoiselle en question. D’un coup de patte peu galant, il la fait tournoyer à souhait. Entre les nombreuses figures imposées, elle tente pourtant de lui filer entre les pattes. Mais vaines sont ses tentatives. Plus elles sont élaborées, plus spectaculaires sont les acrobaties. De pirouettes en sauts périlleux vrillés, la rebelle s’épuise. Terrifiée et démunie, elle finit par s’offrir à lui, dans la fatalité. Mais Monsieur est tout à coup lassé. Il la laisse choir seule sur la piste et s’en va vers d’autres conquêtes.

Suis un chat il te fuira, fuis un chat il te suivra !