Vacherin Fribourgeois

28 janvier 2012

Alitée depuis quelques semaines, la vieille dame, une petite Marseillaise de quatre-vingt-dix-huit ans, s’éteint. A petit feu. Elle n’avale plus rien. Elle a perdu le goût de manger, de vivre. Et presque vingt kilos. Ses paupières restent closes. Ses paroles sont des prières : « Viens me chercher, s’il te plaît, mon Dieu ».
Et comme ses prières sont sans réponse, ses paroles deviennent des questions. Des questions muettes. Du silence. 

A la veille de Noël, sa petite fille lui ramène de Suisse un morceau de Vacherin Fribourgeois et supplie sa mamie, malgré sa résistance passive, d’en goûter un petit bout. Juste un petit bout. Un tout petit bout. Alors, pour lui faire plaisir, la mamie cède. Cède et s’émerveille : « Mais c’est bon ! Goûteux et ça fond sous la langue… ».

Tous les jours qui succèdent à cette résurrection, la petite fille, pendant ses vacances à Marseille, lui apporte du Vacherin Fribourgeois qui diminue à la manière d’une peau de chagrin. La mamie reprend petit à petit de l’appétit.

Aujourd’hui, la petite fille est de retour en Suisse. Le morceau de Vacherin n’existe plus mais la mamie mange désormais les plats de l’institution et à la fin du mois, elle retourne habiter chez sa fille.

La mamie répète à tue-tête : « C’est le fromage suisse qui m’a sauvée ! ».
Peut-être.
Ou peut-être l’amour d’une petite fille.

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Les mouches

6 juillet 2011

D’une main, elle se cramponnait à sa canne. De l’autre, elle s’épuisait à chasser les mouches. Le mouvement de va-et-vient de ce bras faible la faisait vaciller et mettait en péril un équilibre précaire. Mais elle ne cessait pas de parler. Jamais. « Les mouches n’ont vraiment pas de mémoire, elles reviennent toujours d’où on les a chassées !», disait-elle. Ma grand-mère avait toujours une anecdote à raconter. Un gouffre de connaissances, synonyme du temps passé à dévorer les livres, du temps passé à tuer le temps. En solitaire.

Dans un millier de gestes quotidiens, je la retrouve. C’est idiot mais lorsqu’une mouche entêtée me nargue, je vois ma grand-mère et j’entends le timbre de sa voix.

Aujourd’hui, il m’est arrivé le phénomène inverse. C’est le vrombissement des témoins de Jéhova qui m’a fait penser à ces bestioles agaçantes. Comme les mouches, ils se sont invités, incrustés et ont tourné autour du pot jusqu’à ce que je les envoie valdinguer. Et comme les mouches, ils ont réitéré leur requête. Quatre visites en une matinée. Invraisemblable. Du harcèlement.

Depuis, je cache dans mon dos une tapette. S’il le faut, je l’utilise.
Et n’allez pas me demander quelle mouche m’a piquée !

Oh, miracle !

14 août 2010

Sans blague, impossible de pousser la lourde porte en bois. Verrouillée. Non mais, depuis quand les églises ferment-elles en pleine journée ? Dieu le Père est-il en pause déjeûner, en balade ? En vacances peut-être. Ne se soucie-t-il donc pas des fidèles qui souhaitent se recueillir ?

Elle rumine et peste devant cette immense bâtisse. S’acharne sur la poignée. A deux doigts du coup de pied, elle abandonne.

Sur le chemin du retour cependant, elle remarque une petite porte, face sud. À tout hasard, s’en approche. Avant même de lever la main pour atteindre la poignée, la porte s’ouvre. Toute seule. Dans un grincement sourd. « Mon Dieu ! », crie-t-elle, tétanisée. Un miracle.

Un miracle de la technologie contemporaine qui pourrait en tuer plus d’un. Surtout les vieux au cœur fragile.