Alain Portner :
Et vous alors – oui, vous! – que feriez-vous s’il ne vous restait plus qu’un jour, un petit jour à passer ici-bas?

Mélanie Richoz : 
Je ferais exactement ce que je fais depuis vingt-quatre heures: je poserais cette même question à ceux que je croise, à ceux que j’aime. Je m’étonnerais de leur embarras. Nous ririons de leurs réponses que je mettrais sur papier, en vrac, comme ça: «L’amour!» , «Je regarderais des essais de rugby», «Je réglerais mes contentieux», «Rien», «Je m’promènerais tout nu en ville et m’offrirais aux passants», «J’mangerais des lasagnes», «Je m’envolerais pour l’Islande, boire un coup au sommet d’une montagne où personne ne m’trouverait» , «Du parapente et une turbosieste», «J’irais à Tignes voir Sandra, lui dire qu’elle a le plus beau fessier du monde. Je lui proposerais de lui faire l’amour avec une passion volcanique. Si elle dit oui, je la prendrais tendrement, par un torrent de caresses. Si elle dit non, j’irais manger un millefeuille», «Je m’achèterais des habits», «J’irais à la mer», «J’ferais la fête! On danserait! Et tu pourrais peut-être me prêter ton amoureux…» , «Je réunirais ceux que j’aime, nous ferions une grande bouffe dans un endroit vert au soleil et passerions nos morceaux préférés», «Je regarderais le ciel, les arbres…».
Et je leur dédierais ce texte.

Le 23 juin 2014, Migros Magazine

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Pied de nez

8 décembre 2013

L’heure de partir. Déjà.

Le temps a ce quelque chose de capricieux et d’insolent : il donne l’illusion de filer à une allure inversement proportionnelle à l’intérêt qu’on lui porte.

Les chaises s’éloignent de la table et font grincer le parquet. Sur la nappe tachée, des petites cuillères et des tasses à café éparpillées, un cendrier bondé, des cadavres de bière. Les couples invités enfilent leur veste, secouent leur poignet et regardent leur montre, enroulent leur écharpe à leur cou, entrechoquent leurs joues en distribuant des bonne-fin-de-soirée-à-bientôt-c’était-sympa.

Ce mouvement de départ et ce brouhaha, à eux deux, leur font perdre en vigilance. Ils se retrouvent tout à coup côté à côte, contraints à cet échange de bises qu’impose la bienséance, si absurde soit-il. Et entre deux bises, par accident, leurs nez se frôlent. Douce collision. D’à peine une seconde.

Bête et brève et insolente seconde puisque rien ne dure jamais plus qu’un bref instant.

Monde pourri

12 mars 2011

Il y a des journées pourries où tout est pourri. Tout, y compris vos proches, vous pourrit la vie parce que vous avez l’impression de pourrir la leur.

Vous n’êtes pas à la hauteur. Incapable de donner. De recevoir. De partager. De sentir. D’écouter. Blablabla. Ni même d’entendre ? A vous faire douter de votre propre capacité à aimer et, ça va de pair, d’être aimée. Pas de cœur, juste des mots qui jaillissent pour incarner votre rôle favori de bouc-émissaire du monde (pauvre vous, va !).

Et, dans ces jours où tout est pourri, il y a une Rika qui vous sourit au guichet du Mac-Drive (parce que dans ces jours-là, on va au Mac-Drive). Campé derrière un large sourire déchaussé, son charabia à peine français est d’une infinie gentillesse. Vous lui diriez volontiers « Merci Rika ». Puis feriez preuve de compassion : « ça doit être l’horreur votre job, Rika. Les heures empilées, les genoux fatigués, les cheveux huilés, L’alignement de clients, …  Et pourtant, vous souriez, Rika. Vous êtes belle dans votre bonté ». Mais vous passeriez pour une tarée. Ne serait-ce déjà de l’interpeller par son prénom.

Donc, bouche-cousue.

Vos yeux, cependant, eux, ne mentent pas. Ils chuchotent. Ils parlent. Au-delà de la monnaie rendue, il se passe quelque chose dans la réciprocité. Un éclair de simplicité. De sincérité.

Dans ces journées pourries où tout est pourri, tout n’est pas vraiment pourri.

Côte à côte

25 janvier 2011

Elle, assise à une table. Lui, à une autre. Côte à côte. Ils vaquent à leurs activités. Feuillettent journal et magazine. En lisent quelques passages. Tapotent sur leur téléphone portable.

Par pur hasard, elle tourne la tête. Lui aussi. Ils se regardent.

Sur leurs lèvres, un sourire discret mais franc. Tendre.

Il se crée entre eux un espace de bonheur. Elle et il le respirent. Inconnus. Silencieux. Elle et il s’aiment. Aussi absurde que cela puisse paraître. D’un amour qui prend son temps, même s’il est éphémère et qu’il meurt déjà.

Elle se lève. S’en va.

Elle aimerait qu’il la retienne. L’appelle. L’accoste. Et, paradoxalement, écourter cet instant est la meilleure manière de le protéger. De le préserver. De le déguster.