Un bonbon

18 février 2014

Ruben, mon petit voisin de sept ans, a la fâcheuse tendance à me tendre les pires embûches, à commencer par les pétards sur ma terrasse et les boules de neige en pleine figure quand je sors de ma voiture.

Il a aujourd’hui la pupille malicieuse.

– Dis, tu veux des bonbons au coca? me demande-t-il en dessinant des huit sur le bitume avec ses baskets à roulettes.
– Je… C’est une farce ? T’as rempli ton paquet de neige ?
– Non, non, on les a achetés au kiosque. C’est super bon. Tiens !

Et dans ma paume des sucreries en nombre. Roses et difformes. Que j’avale avec un plaisir aussi fou qu’improbable. Nos mâchoires empâtées et gourmandes s’orchestrent. Sourient. Sur le parking, devant la maison, un vrai moment de bonheur.

Ça sent le printemps…

… Le printemps où les filles oublient de craindre les garçons.

 

Tous mes voisins sont réunis devant l’immeuble, sur le parking. C’est la première fois que ça leur arrive d’être unis pour une même cause. Même ceux qui se détestent, aujourd’hui se côtoient. Sous leur parapluie, mutiques et inquiets, ils lèvent les yeux au ciel.
Le pire est arrivé :
au troisième, un chat s’est suicidé.

Une patte accrochée à la fenêtre à imposte, la tête dans le vide, il pendouille. Dans un balancement de plomb qu’un pompier interrompt vaillamment en saisissant sa queue, dure et solide comme une barre à mine.
Une fillette pleure.
Le vieux du premier tremble.
Le pompier descend de son échelle. Regagne, stoîque, son camion rouge et part avec le cadavre.
Pimpon, pimpon ! Pimpon…

Solidaires dans le deuil, mes voisins restent encore quelques secondes sous la pluie.
Avant de rentrer chacun chez soi,
avant la prochaine guerre à mener à ses voisins.

Il paraît qu’il y a de nombreux vas et viens chez moi (ah, bon ?). Information transmise par le serrurier qui lui, la détient de l’électricien, à qui mon voisin aurait fait de larges sous-entendus au détour d’un échafaudage.

Par principe de bon voisinage, je mets en doute la parole du serrurier ou tout au moins l’existence de ces médisances. Mais après lui avoir soumis (à mon cher voisin), tout à l’heure sur le pallier, le nouveau code d’entrée de l’immeuble et qu’il m’a chuchoté en me tapotant l’épaule, amusé et narquois : « Il ne faut pas le donner à n’importe qui, ce code d’accès, hein ? », je crains m’être trompée. Ces cancaneries de chantier existent. Et les ouvriers propagent à grande vitesse les fausses rumeurs… 

Par principe de bon voisinage, je ne dirai à personne que mon voisin se travestit. Ou peut-être à l’électricien. Juste à lui… (Mais chut !)

A contre-coeur

22 septembre 2010

Sans que je n’achète ni n’arrose aucune plante, l’été dernier, ma terrasse était fleurie. Vivante. Gaie. Un petit paradis. Mon voisin, un vieux fou, avait pris l’habitude de soigner avec amour ce coin de jardin qui, finalement, était devenu plus sien que mien. Les joues empourprées, entre deux arrosoirs, il me murmurait discrètement : « Mes préférées sont les Impatientes de Guinée, de très belles fleurs, comme vous ». Et je souriais bêtement.

Cette année, sur ma terrasse, seules quelques mauvaises herbes survivent dans les pots de terre séchée, craquelée. Un cimetière. La mort des couleurs, des surprises, des poèmes. Je n’y trouve plus rien, à l’exception de ce que j’aurais pu y laisser traîner.

Le vieux fou est décédé.

Malgré ses valeurs que j’abhorrais (c’était un négationniste avéré), entre paradoxe et ineptie, une complicité s’était créée, sans doute inhérente au respect de l’âge et à la loi du voisinage. A contre cœur, j’avais de l’affection pour ce vieux dément amoureux des mots. C’est con. Aussi con que d’avoir imaginé que la statue, sur son balcon, était celle de Mussolini alors que c’était celle de l’Abbé Bovet.