Pied de nez

8 décembre 2013

L’heure de partir. Déjà.

Le temps a ce quelque chose de capricieux et d’insolent : il donne l’illusion de filer à une allure inversement proportionnelle à l’intérêt qu’on lui porte.

Les chaises s’éloignent de la table et font grincer le parquet. Sur la nappe tachée, des petites cuillères et des tasses à café éparpillées, un cendrier bondé, des cadavres de bière. Les couples invités enfilent leur veste, secouent leur poignet et regardent leur montre, enroulent leur écharpe à leur cou, entrechoquent leurs joues en distribuant des bonne-fin-de-soirée-à-bientôt-c’était-sympa.

Ce mouvement de départ et ce brouhaha, à eux deux, leur font perdre en vigilance. Ils se retrouvent tout à coup côté à côte, contraints à cet échange de bises qu’impose la bienséance, si absurde soit-il. Et entre deux bises, par accident, leurs nez se frôlent. Douce collision. D’à peine une seconde.

Bête et brève et insolente seconde puisque rien ne dure jamais plus qu’un bref instant.

Les arbres nus

21 février 2013

Les arbres nus devant nos fenêtres
Immuables témoins
De nos vies de cinglés,
Passées à courir,
A s’agiter
A travailler
A user
A s’user
A singer.

A s’éteindre.

A regretter de ne s’être que trop peu étreints.

Les arbres nus devant nos fenêtres
Immuables témoins
De générations de vies de cinglés qu’ils enterreront.

 

Dans son plus simple appareil.
Prête à grimper sur la chaise.
A poser les pieds sur les étriers.
« Je marche toujours à pieds nus, excusez-moi… j’ai…j’ai les pieds secs… », lance-t-elle embarrassée au gynécologue.
« Vous savez, je ne regarde pas les pieds », lui répond-il.

Et elle sourit d’un sourire bête. Mais bête.

Parfois, il vaudrait mieux parler de la pluie et du beau temps, on aurait l’air moins con.

Bonnet à pompon, mitaines et grosse écharpe. Il neige. Elle marche sur le trottoir. Seule.

Derrière les vitres des cafés, les clients ont l’air de s’amuser, de s’aimer. Ils se retrouvent entre amis. Au chaud. Dans l’absolu, elle aurait envie de faire partie de l’un de ces groupes et pourquoi pas d’un groupe à deux, avec un garçon.

Mais lorsqu’elle y regarde de plus près, dans ces groupes à deux justement, il y en a souvent un qui semble être ailleurs. Qui se tapote la cuisse avec la paume de la main, comme pour battre le temps. Qui fouille du regard. Qui s’ennuie. Qui cherche quelque chose d’introuvable et d’absent.

Et lorsqu’elle se retrouve, par chance ou par malchance, derrière les vitres des cafés, au bistrot, au chaud, c’est elle qui recherche ce quelque chose. Elle regarde dehors, les passants solitaires qui volent au gré du vent.

Bonnet à pompon, mitaines et grosse écharpe. Il neige. Elle marche sur le trottoir. Seule

Un vélo passe

17 juin 2011

Un vélo passe.
Le printemps.
L’horloge de la cuisine martèle les secondes.
Seule.
Chez moi.
Face à la vitre.
Face à la vie.
Mon risotto attend.
Mijote.
Je vais bien.
Mais où vais-je ?

Le passage clouté

25 novembre 2010

Ne pas tourner la tête. Surtout ne pas regarder. Ni à droite, ni à gauche. Ne rien manifester. Mettre des œillères imaginaires et, l’air de rien, tout à coup, s’élancer, se projeter, bondir, jaillir sur la première bande jaune.

Dos voûté et profil bas, s’appuyer fort sur sa canne, serrer contre soi le panier à commissions et allonger le pas pour atteindre la deuxième bande jaune. Traverser le passage piéton en toute impunité, en toute quiétude. Marmonner, bougonner. Faire la sourde oreille, ignorer les bruits de freins et le conducteur tétanisé au volant de sa voiture, nez collé au pare-brise. Incognito, continuer son chemin cahin-caha jusqu’à la boulangerie. A n’importe quel prix, même celui de la vie!

Quelle détermination, quelle témérité ! Quelle inconscience de jaillir sur la route de la sorte. Contrairement à la neige, au verglas, aux feuilles mortes sur la chaussée mouillée, la tendance suicidaire des petites vieilles n’a pas de saison.

Novembre

16 novembre 2010

Les arbres se déshabillent. La bise claque les joues. Un nuage de fumée arrondit notre bonjour matinal. La ferme voisine parfume le quartier au feu de bois. Chacun gratte son pare-brise givré avant de se brûler les mains au volant glacial. Dans leur immense casserole noire, les marrons chauds jouent aux autos tamponneuses. Sur les tables des bistrots, on sert les premiers vins chauds. Les doigts des enfants sentent la mandarine. Bientôt le biscôme. Les vitrines des boutiques enfilent leur bonnet d’hiver et leur robe de fête.

Novembre est là, incarnant la magie des saisons.

Parmi ces mille merveilles, certains maugréent pourtant. Au sujet du froid, du verglas. Comme si chaque année, l’hiver était plus corsé que le vin chaud. Les mêmes plaintes pour la chaleur de juillet. Les mêmes craintes pour l’éventuelle absence de neige à Noël.

La météo, bouée de sauvetage dans une mer de conversations mondaines : trop plate, trop calme. Beaucoup voudraient qu’elle s’agite et se déchaîne. Histoire de tempêter et de tuer le temps en causant de l’affreuse catastrophe.

Glandouiller

5 août 2010

Dispense de natation, de balade, de terrasses ensoleillées et tout autre activité sociale secrètement contraignante.

Aujourd’hui, pas besoin de mettre le nez dehors. Rester chez soi. Glandouiller. Sans remords, en toute bonne conscience. Prendre le droit, se donner le temps. Profiter de son cocon, de son intimité. Petites bougies, thé brûlant et parfumé. Lovée dans le canapé. Un bon bouquin. Avec, en musique d’ambiance, les ploc-ploc-ploc de la gouttière qui égrènent les heures.

S’abandonner, oublier et aimer à la folie ces journées où ciel et terre règlent leurs comptes. Ça gronde, ça tonne mais ça apaise. Il pleut, c’est merveilleux.

La fille de pluie

20 juin 2010

J’essuie mes lunettes avec ma blouse d’été en fleurs. La bouche en cœur, je… je… bégaie. J’essuie encore mes lunettes avec ma blouse d’été en fleurs. Elan d’audace folle, de maladresse, je fais ma déclaration. Je lui dis que… Que que je l’aime bien. Oui. Que je l’aime bien, c’est ça. Que… Que j’aimerais bien. Que… Que…

Lui, non.

Enfin si, il m’aime bien mais il aime tout le monde. Et si ça ne tenait qu’à lui, il coucherait avec tout le monde. Enfin pas avec tout le monde mais par exemple avec Céline, Laure, Aude, Alice, Antoine et Sébastien.

J’essuie mes lunettes avec ma blouse d’été en pleurs.

Bon sang, va-t-il arrêter de pleuvoir ?