À genoux

25 juillet 2015

Ce matin au marché, un homme s’agenouille par terre au milieu de la foule, puis se relève.
Comme ça, l’air de rien. Sans raison.
Je ris, je ne devrais pas… je sais ! Mais je ris discrètement.
Puis au café, pour sentir quels muscles sont en action lorsqu’on se baisse (mon personnage s’agenouille dans un texte en travail. Coïncidence, coïncidence !), je me lève, m’écarte de la table, m’agenouille au sol, puis me relève.
Comme ça, l’air de rien. Sans…
Non, il y a toujours une raison.
Les voisins de table rient, ils ne devraient pas ! Mais ils le font discrètement.
Et c’est bien dommage.

Un bonbon

18 février 2014

Ruben, mon petit voisin de sept ans, a la fâcheuse tendance à me tendre les pires embûches, à commencer par les pétards sur ma terrasse et les boules de neige en pleine figure quand je sors de ma voiture.

Il a aujourd’hui la pupille malicieuse.

– Dis, tu veux des bonbons au coca? me demande-t-il en dessinant des huit sur le bitume avec ses baskets à roulettes.
– Je… C’est une farce ? T’as rempli ton paquet de neige ?
– Non, non, on les a achetés au kiosque. C’est super bon. Tiens !

Et dans ma paume des sucreries en nombre. Roses et difformes. Que j’avale avec un plaisir aussi fou qu’improbable. Nos mâchoires empâtées et gourmandes s’orchestrent. Sourient. Sur le parking, devant la maison, un vrai moment de bonheur.

Ça sent le printemps…

… Le printemps où les filles oublient de craindre les garçons.

 

A priori

16 février 2014

Elle traverse le train jusqu’au wagon première classe, dépeuplé en ce samedi après-midi. Elle n’y croise qu’un seul passager. Un monsieur distingué. Un banquier ou un homme d’affaires, pense-t-elle. Qui lui sourit avec les yeux, des yeux chaleureux et pétillants. Presque trop pour un banquier ou pour un homme d’affaires, se dit-elle. Et puis elle se trouve bête d’étiqueter comme ça les gens, d’avoir des a priori sur les banquiers et les hommes d’affaires.
Alors elle lui sourit à son tour.

Le train arrive en gare avant qu’elle n’ait trouvé une toilette fonctionnelle à bord de l’un des wagons. Elle descend sur le quai. D’un pas pressé, se dirige vers les toilettes publiques. Elle sort son porte-monnaie, y cherche une pièce qu’elle s’apprête à glisser dans la serrure lorsque le monsieur, le monsieur distingué de tout à l’heure, soudain vêtu d’un gilet orange pétant, lui ouvre la porte en lui souriant. De ce même sourire pétillant.
Ils se reconnaissent,
échangent quelques mots.

Elle lui souhaite une bonne journée, lui pareil ; et il reprend son service en poussant son chariot vers la cabine voisine pour la nettoyer.

Elle cligne des paupières

27 octobre 2013

On se regarde.
On ne se connaît pas mais l’on se regarde.
Elle, courbée sur son tintébin.
Moi, les mains dans les poches.
Mes lèvres lui chuchotent un bonjour qui reste longtemps en bouche, qui vient de l’intérieur. Qui vibre. Qui siffle.
Qui fait tout taire autour.
Elle cligne des paupières. Une seule fois. Très lentement.
Des feuilles tombent sur le trottoir.
On se sourit.
On se regarde.
On ne se connaît pas mais l’on se reconnaît.

Un mimi

3 octobre 2012

Deux ânes. Dans un parc. Qui courent vers moi à chaque fois que je viens ici, au bord du lac, pour voler les dernières chaleurs d’automne et pour nager. Quand je sors de ma voiture, ils braient. Je leur réponds, leur parle. Les caresse. Leur tape sur le flanc d’où s’envole en poussière de la terre séchée. Puis je leur donne, paume tendue, du pain sec.

Aujourd’hui, un petit vieux approche en même temps qu’eux. Un petit vieux, avec un gros ventre et une canne. Il a envie de discuter. Il me vouvoie, me questionne. Me sourit. Essaie de me charmer et prend congé.

Je descends sur la berge et me baigne dans l’eau fraîche d’octobre. Tout doucement. Petit à petit. Un pas après l’autre. Dans une respiration lente et concentrée. Et je ressors, la peau rougie et les doigts blancs, en perte de sensibilité. Afin de ne pas prendre froid, j’enlève mon maillot, m’enroule dans ma serviette de bain et m’assois, méditative face au soleil qui reflète en haie d’honneur sur l’eau noire du lac.

Mais tout à coup, dans le calme de cette nature en sieste, j’entends des arbustes craquer. Je les vois bouger. Le petit vieux raboule. Du haut de l’échelle bancale et pentue qui sépare la berge de la plage, il me dit : « Viens me donner un mimi, petite ! Viens. Pour moi, c’est dangereux de descendre. On n’a plus l’âge, on n’a plus l’âge… Je pourrai aussi t’aider à te rhabiller si tu veux. ».

En me demandant ce qui a déclenché ce soudain tutoiement, plus coquin qu’amical, je l’invite à disposer et lui précise, dans un rire communicatif et salvateur, que je me débrouillerai très bien toute seule.

Bien foutue

26 septembre 2012

Elle est blonde, décolorée. Derrière des lunettes noires, d’armature en plastique avec de grandes initiales sur les branches, posées sur un nez parfaitement retroussé, ses paupières dégradent le bleu dans toute sa gamme. Le contour de sa bouche pulpeuse est précis. Elle a les cheveux mi-longs, faussement désordonnés, crêpés en chignon. Une fantaisie calculée. Soignée. Coûteuse. Des mains baguées aux diamants. Une gourmette en or à gros maillons à la main droite, une montre de luxe à la gauche. Ses ongles peints en rouge se perdent dans les nombreuses vagues d’un collier de perles qui rebondit sur une bien jolie poitrine. Port altier de la tête. Rire claquant. Elle porte une minirobe noire, en velours brillant avec une large ceinture dorée, plaquée sur les hanches et sur un ventre retenu dans ses inspirations. Des bottes noires jusqu’à mi-cuisses. Elle a la soixantaine.

En la regardant dans le miroir qui placarde la paroi du tea-room, j’ai envie de dire « Bien foutue pour son âge, la gonzesse ». Mais un « Difficile de vieillir, Madame ? » serait plus approprié. Alors, le plus sincèrement du monde, je me contente de penser « Cette dame est encore belle », même si, dans le fond, c’est un vilain compliment.

Le « encore » signe l’échec de la tentative d’être ce qu’elle n’est plus, jeune.

Tous mes voisins sont réunis devant l’immeuble, sur le parking. C’est la première fois que ça leur arrive d’être unis pour une même cause. Même ceux qui se détestent, aujourd’hui se côtoient. Sous leur parapluie, mutiques et inquiets, ils lèvent les yeux au ciel.
Le pire est arrivé :
au troisième, un chat s’est suicidé.

Une patte accrochée à la fenêtre à imposte, la tête dans le vide, il pendouille. Dans un balancement de plomb qu’un pompier interrompt vaillamment en saisissant sa queue, dure et solide comme une barre à mine.
Une fillette pleure.
Le vieux du premier tremble.
Le pompier descend de son échelle. Regagne, stoîque, son camion rouge et part avec le cadavre.
Pimpon, pimpon ! Pimpon…

Solidaires dans le deuil, mes voisins restent encore quelques secondes sous la pluie.
Avant de rentrer chacun chez soi,
avant la prochaine guerre à mener à ses voisins.

L’éducateur

19 juin 2012

En remontant à reculons sur la terrasse du café, l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde tire une chaise roulante dans laquelle est engoncée une petite vieille. Recourbée, rabougrie. A la peau diaphane et aux yeux exorbités. Pas tout à fait à elle, entre deux balancements de tronc, elle converse avec ses deux mains, érigées comme des marionnettes devant son visage béant.

Sur la terrasse, il y a des potes à lui. D’un hochement de tête, l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde lève les yeux au ciel et leur dit, dans un soupire comédien ponctué d’un lent battement de cils: « Je m’assieds pas avec vous… Parce que bon, voilà quoi ! ».

L’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde parque la petite vieille en extrémité de table, à l’autre bout de la terrasse. Il ouvre le journal, roule sa cigarette, l’allume, la fume et paie leurs deux consommations avant de glisser le ticket dans son porte-monnaie. Quand il immerge ses doigts aux longs ongles dans le sirop grenadine de la petite vieille pour en extraire les glaçons et les plonger dans son verre, il ne regarde pas si on le regarde. Il ne voit pas que je le vois se lécher les doigts… Mais quand il repart, ses yeux ricochent dans leurs orbites : l’éducateur-qui-regarde-si-on-le-regarde regarde si on le regarde.

Murmure

4 décembre 2011

Seule dans sa voiture,
Elle s’accorde la luxure
De pencher son corps
Et de son bassin déhancher.

Seule dans sa voiture,
Elle s’accorde la luxure
De baisser toute armure,
D’apprécier de ce petit vent l’art du murmure,
Qui, discret, entre les fesses, se crée
Un passage.

Pas sage, ce petit pet ?

Lisse, qui s’immisce et glisse…
Sans bruit. Sent bon.
Tout rond.

Là où il y a de l’hygiène, y’a pas de plaisir.

La fraise des bois

11 juillet 2011

« Il faut s’incliner pour découvrir les trésors cachés… »,
fredonne la fraise des bois en rougissant.