Conte de Noël

4 janvier 2016

Plus tôt que d'habitude

Parution dans La Gruyère du 24.12.2015

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2 Réponses to “Conte de Noël”

  1. Beatrice Berset Says:

    Bonsoir Mélanie, j’aimerais lire votre conte mais les caractères sont trop petits pour mes yeux…


  2. Plus tôt que d’habitude

    L’infirmière égrène un lot d’innombrables pilules que le vieux confond à tout-va, remplit son semainier et l’aide à enfiler son pyjama et ses chaussettes en laine. Sur sa demande, comme à chaque visite, elle déplace son fauteuil roulant vers la fenêtre, allume la lampe de chevet posée sur la table du salon, elle-même accolée à la fenêtre et éteint les autres lumières de l’appartement avant de rassembler ses affaires. La main sur la poignée de la porte d’entrée, elle se retourne vers lui :
    – Vous vous souvenez que je ne viens pas demain ?
    – Oui, oui, lui répond-il de sa voix sourde et éraillée de mots muets.
    – Si vous avez un souci, vous pressez sur le bouton rouge de votre bracelet, d’accord ?
    Je compte sur vous, hein.
    – Oui, oui…
    – Et n’oubliez pas de manger ! Votre souper vous attend à la cuisine sur le plan de
    travail. Pas besoin de le mettre au micro-ondes, c’est une assiette froide. Du jambon,
    des œufs durs, de la salade de carottes rouges et un yaourt. Joyeuse veillée de Noël !
    – Joyeux N…
    Le corridor avale la silhouette de l’infirmière. La porte grince, claque.
    Il se retrouve seul.
    Les yeux rivés sur le verrou qui vient d’être tourné.
    Des bruits de talons dans l’escalier qui s’en vont plus vite, plus tôt que d’habitude. Puis plus rien.
    Juste le réfrigérateur qui ronchonne.
    Demain, c’est sa belle-fille qui se chargera de le lever, de faire sa toilette, de l’habiller et son fils qui le portera à l’étage avant de le reposer et de le ceinturer dans son fauteuil roulant freiné, en bout de table, à proximité des enfants à qui il montrera, en cachette, entre chaque plat, son dentier du haut qui se casse la gueule sur celui du bas. Ils crieront et grimaceront en se bouchant les oreilles et, dans le brouhaha des couverts orchestrés par des échanges familiaux où personne ne s’écoute, se feront enguirlander par leurs parents.
    – C’est fini, oui ? Restez donc un peu tranquilles ! C’est pas vrai ou quoi… Si ça continue, confiscation d’iPad jusqu’à nouvel avis !
    – Rrrrroooo…
    Alors les gosses se tiendront à carreau pendant le repas pour pouvoir jouer à Minecraft le reste de l’après-midi. Sur insistance des adultes, ils accepteront néanmoins de lâcher quelques minutes leur tablette électronique reçue la veille pour embrasser leur grand- père qui leur tendra à chacun un billet de cent francs contre un bec furtif sur sa joue plégique.
    Il ne se souvient pas exactement depuis quand Noël est devenu un calvaire. L’est-il peut- être depuis toujours ? Pour tout le monde ? Avant, il pouvait boire quelques coups, se coucher sur le canapé après le dessert et ronfler comme un bienheureux sans être contraint d’écouter les inepties familiales qui vernissent les secrets d’hier et d’aujourd’hui. À présent, il ne peut même plus aller pisser tout seul et, sous prétexte d’une santé fragile, il n’a droit qu’à un ballon de rouge et basta :
    – Tu sais bien que c’est pour ton bien, papa ! T’as pas envie d’entrer dans la nouvelle année les pieds devant ?
    Il ne répond rien mais n’en pense pas moins.
    Chaque soir avant de s’endormir, les mains jointes dans un grand lit double en bois repeint, il prie le bon Dieu de venir le chercher…
    La nuit tombe,
    ses paupières aussi.
    Il compte jusqu’à cent
    et les stores de l’immeuble d’en face tombent aussi. Tous, sauf ceux du premier étage, là où une jeune femme a emménagé le printemps dernier. Comme chaque soir, c’est le seul appartement qui reste éclairé. Et c’est pour regarder la jeune femme qu’il a pris l’habitude de s’installer près de la fenêtre. Pour l’observer. Pour apprécier sa manière de déballer les courses, de cuisiner, de bouger, de danser à bras ouverts parfois après le souper. De vivre.
    Pour être moins seul.
    Il s’étonne d’ailleurs qu’elle le soit. Il s’étonne que personne ne sonne à sa porte, jamais. Que personne ne se penche, là, avec elle sur la barrière qui sertit la grande baie vitrée de
    cet appartement subventionné. Que personne ne déguste ce ciel flamboyant et glacial que le soleil vient de déserter et que l’horizon découpe à la cime des montagnes.
    C’est rare qu’elle puisse profiter de ce spectacle ; d’ordinaire, elle rentre tard. Quand le ciel est noir. Mais ce soir, c’est veille de fête, les bureaux ont fermé à 16 heures ; elle a pu commencer les nettoyages plus tôt. Elle s’est dépêchée de laver les salles d’eau, de vider les poubelles, de dégraisser les montants de porte et les interrupteurs, d’aspirer et de récurer les sols, de passer la poussière, de désinfecter les claviers, de jeter le vieux papier et d’enlever sa blouse bleue pour voler cet instant de pur bonheur qui est également, par ricochet, celui du vieux monsieur d’en face qui tremble et
    sourit
    dans le contre-jour de la nuit,
    dans le silence de la ville,
    la ville qui recrache sa solitude sous les lampadaires jaunes sépia.
    Un sourire qu’elle remarque par accident, en refermant la porte-fenêtre. Un sourire qui la surprend,
    auquel elle répond,
    par un autre sourire.
    Le temps
    hors du temps,
    suspendu…
    comme les faux Pères Noël aux balcons de ceux qui croient que la fantaisie s’achète.
    Puis elle se retourne, se hisse sur la pointe des pieds, ouvre le buffet du haut et saisit une coupe en plastique qu’elle remplit avec du champagne acheté à la station service toute à l’heure. Elle revient vers la porte-fenêtre qu’elle déverrouille à nouveau et, de sa large bouche charnue, murmure tout en lenteur, tout en douceur un « Santé ! » à l’intention du vieux monsieur. Ce dernier, dans des gestes simultanés et maladroits, s’est emparé de la bouteille de rouge cachée au pied du radiateur, derrière le rideau de laine, s’est servi un ballon et, à son tour, lui a levé son verre.
    Ils sourient toujours,
    puis dégustent leur solitude.
    Pour l’une pétillante, pour l’autre bouchonnée. Leur solitude partagée.
    Ce soir-là, les mains jointes dans son grand lit double en bois repeint, il en oublie sa prière et s’en va. À tout jamais.
    Noël est un jour comme les autres. Mais pas tout à fait.
    Mélanie Richoz, Noël 2015


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