Le gras

18 octobre 2010

Une campagnarde qui s’efforce de bien se tenir. D’être à l’aise. De passer inaperçue. De ne pas étaler dans ce dîner trop d’inepties. De limiter les dégâts.
Qui coince aujourd’hui cette grande serviette blanche dans le col de son chemisier. Elle a l’air d’une enfant qui a grandi trop vite. Qu’importe, cette grande serviette blanche la préserve d’une potentielle et arrogante tâche sur un sein trop rond.
Avant d’entamer l’assiette du jour –elle a commandé comme les autres-, elle les observe pour saisir les bons services, faire preuve de patience et de civilité. Son attention est focalisée sur l’idée de ne pas renverser son verre et de le garder, le plus longtemps possible, transparent –de l’eau minérale gazeuse, comme les autres-. Le repas, avec ces journalistes, des gens civilisés, instruits, intelligents, intéressants et sûrs d’eux, est plaisant. Un sans-faute. Pas de maladresse. Ni dans les mots, ni dans les gestes. Elle s’en félicite.
Cependant, lorsque la serveuse dessert, elle réalise qu’elle est la seule à avoir tout manger. Les autres –putains d’autres !- ont laissé le gras. Qui luit, qui rit et se moque d’elle sur le rebord des assiettes.
Elle n’est qu’une campagnarde. Tant pis. Tant mieux. Au moins, elle a une excuse pour bouffer le gras.

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