Le gras
12 septembre 2011
Une campagnarde qui s’efforce de bien se tenir. D’être à l’aise. De passer inaperçue. De ne pas étaler dans ce dîner trop d’inepties. De limiter les dégâts.
Une campagnarde qui coince une grande serviette blanche en tissu dans le col de son chemisier. Elle a l’air d’une enfant qui a grandi trop vite. Qu’importe, grâce à cette serviette, elle ne tâchera pas ce joli chemisier, choisi pour l’occasion.
Avant d’entamer l’assiette du jour –elle a commandé comme les autres–, elle les observe pour saisir les bons services et manger au bon moment. Ni trop tôt, ni trop tard. Ni trop vite, ni trop lentement. En sus de cette soif de politesse et de bienséance, son attention est focalisée sur l’idée de ne pas renverser son verre et de le garder, le plus longtemps possible, transparent –de l’eau minérale gazeuse, comme les autres–.
Le repas, avec ces journalistes – des gens civilisés, instruits, intelligents, intéressants et sûrs d’eux– est plaisant. Un sans-faute. Pas de maladresse. Ni dans les mots, ni dans les gestes. Elle s’en félicite.
Cependant, lorsque la serveuse dessert, elle réalise qu’elle est la seule à avoir tout mangé. Les autres –putains d’autres!– ont laissé le gras. Qui luit, qui rit et se moque d’elle sur le rebord des assiettes.
Elle n’est qu’une campagnarde.
Tant pis.
Tant mieux.
Au moins, elle a une excuse pour bouffer le gras.
La professionnelle
13 août 2011
Désirs qui frémissent et se glissent sur l’eau calme et noire du lac.
Mains fébriles. Délicates, innocentes. Qui crépitent sur la peau des corps allongés, effacés dans la nuit. Qui effleurent, caressent.
Des lèvres se mobilisent. Une voix perce le silence :
- On voit que t’es une professionnelle, toi !
Un corps stupéfait tétanisé outré choqué interloqué inquiet se redresse sur son fessier, panique, interroge :
- Tu penses que… que je… je… Euh, je crois qu’on s’est mal compris. Tu insinues que je suis une… une professionnelle ? Par professionnelle… Euh, tu entends… prostituée ?
- Mais non ! On voit que t’es une professionnelle, que tu travailles dans le monde médical, avec des gens, que t’as l’habitude du contact. Parce que tu as le geste tendre.
Des bouches rient aux éclats, hésitent.
Se mangent.
La moche
25 juillet 2011
Deux petites pépettes. Dix-sept ans. Mignonnes. Rieuses. Tout ce qu’il y a de plus frais.
Des gars sur le parking. Des cadavres de bière. Un joint qui circule.
Un sifflement.
La plus ronde des deux se retourne. Par automatisme, par réflexe. Sans réfléchir.
Une voix qui vient de muer lance : « Pas la moche. L’autre ! ».
Puis des rires graveleux.
La tête de l’adolescente s’incline. La gorge sèche, les yeux plein d’eau, elle rejoint sa copine qui s’esclaffe : « Il fait nuit, comment veux-tu que ces abrutis aient vu ton minois ? Laisse tomber. ».
Elle a raison.
Elle le sait.
Pourtant, quinze ans plus tard encore, lorsqu’un homme l’aborde, elle peine à croire qu’il s’adresse à elle.
Corps de rêve
10 juin 2011
Moi, dans une toute petite cabine à moquette beige.
Moi, devant un grand miroir surplombé d’un néon qui clignote comme un fou, qui égrène le temps pour rappeler aux femmes que la jeunesse est éphémère.
Moi, confrontée à mon image.
À ma blancheur.
À ma rondeur.
Moi, affreusement laide, en train d’essayer des maillots de bain à tour de bras.
La vendeuse ouvre le rideau.
Me tutoie.
Me sourit.
Me rassure.
Elle m’invite à basculer le tronc sur l’avant pour faire profiter à ma poitrine des bienfaits de la gravité. Elle me redresse et hop, glisse sa main dans le bonnet du bikini. Sous un sein. Puis sous l’autre. Elle resserre les bretelles, ajuste le slip.
S’écarte.
Me regarde dans le miroir : « T’as un corps de rêve… pour avoir eu deux enfants ».
Moi, deux enfants ?
Chiante
18 avril 2011
Il s’adresse à elle. La regarde. L’écoute. Lui parle.
Elle n’hallucine pas, il semble s’intéresser à elle. Simplement. Avec une telle sincérité qu’un stress l’assaille. Insoutenable et soudain.
Feinter pour canaliser cette folle tension. Lui permettre d’exister dans la zone la plus restreinte possible : les phalangettes qui tressaillent et déchiquettent le sous-verre en carton jusqu’à l’inéchiquetable.
Cette tension est cependant maligne, elle croît sournoisement en elle. Des métastases envahissent secrètement ses organes et se propagent jusqu’à la gorge. Ce qui est lui est fatal. Le malaise est déclaré : elle commence à parler.
À trop parler. À ne plus pouvoir s’arrêter. À raconter les derniers livres lus. Un premier. Un deuxième. Va-t-elle s’essouffler ? Reprendre une inspiration ? Se taire, bordel ?
Non.
Elle poursuit avec la narration d’un troisième.
Mais ce qu’elle est chiante. Impensable. Elle se saoule elle-même. Presque des céphalées. L’horreur. A chaque mot prononcé, elle se déteste davantage. Et pour chasser cette vilaine impression d’être une sotte bavarde, elle ne trouve rien de mieux que de causer davantage. Elle aligne les phrases, les anecdotes, les opinions. Soigne les détails. Blabla blablabla. D’un débit toujours plus rapide.
Punaise ce qu’elle est chiante.
Le pire, c’est qu’elle en est tout à fait consciente.
Assez ?
19 février 2011
D’habitude, je ne prends jamais de chariot. Pour les deux ou trois bricoles qui se retrouvent esseulées et souvent périmées dans mon frigo, une corbeille suffit. Mais, aujourd’hui, ma petite voisine de six ans, Elise, m’accompagne : un caddie s’impose.
Elle se glisse devant moi, grimpe sur l’engin. Moteur ! A vive allure, nous déboulons entre les rayons. Virages serrés. Rires. Légèreté, insouciance. Je remplis généreusement le chariot. Autant en profiter. Pour une fois, je ne finirai pas la semaine avec un risotto aux champignons sans champignon.
Tout à coup, Elise saute du chariot. Le stoppe. Se retourne. D’un regard et d’un ton réprobateurs, m’assène d’un : « T’es sûre que t’as assez d’argent ? ».
Mon sang se glace et la course folle prend le raccourci désenchanté des caisses.
On croit les enfants candides… On sous-estime trop souvent ce qu’ils comprennent, ce qu’ils portent (les parents d’Elise sont à l’assistance sociale).
Juste avant d’enfiler ma carte EC dans la machine, je glisse un Kinder-Suprise sur le tapis roulant. Peut-être ne devrais-je pas ?
Tu tombes pas amoureuse, hein ?
28 octobre 2010
Cette fois-ci, elle a résisté. Elle a dit « non », d’entrée de jeu. Elle n’a pas cédé, ni à l’envie, ni au plaisir, ni aux pulsions. Et dieu sait si la tentation était grande. Gigantesque.
Comme par magie, il la courtise d’une jolie cour, quotidienne et légère. Parfumée au miel. Ce garçon est-il différent, la situation est-elle différente ?
Après quelque amadouement, elle se dit que, malgré ses premières impressions, une histoire est potentiellement envisageable.
Alors, elle cède.
Et c’est vraiment bien.
Avant. Pendant et après…
Enfin, jusqu’à ce qu’il ponctue le plaisir partagé, quelque dix minutes plus tard, par :
« Tu tombes pas amoureuse, hein ? ».
La fille de pluie
20 juin 2010
J’essuie mes lunettes avec ma blouse d’été en fleurs. La bouche en cœur, je… je… bégaie. J’essuie encore mes lunettes avec ma blouse d’été en fleurs. Elan d’audace folle, de maladresse, je fais ma déclaration. Je lui dis que… Que que je l’aime bien. Oui. Que je l’aime bien, c’est ça. Que… Que j’aimerais bien. Que… Que…
Lui, non.
Enfin si, il m’aime bien mais il aime tout le monde. Et si ça ne tenait qu’à lui, il coucherait avec tout le monde. Enfin pas avec tout le monde mais par exemple avec Céline, Laure, Aude, Alice, Antoine et Sébastien.
J’essuie mes lunettes avec ma blouse d’été en pleurs.
Bon sang, va-t-il arrêter de pleuvoir ?