Soirée théâtre
21 octobre 2011
Maquillée, pomponnée, parfumée depuis bientôt une demi-heure, elle attend son mari sur le pas de la porte.
Lui,
devant le miroir,
imperturbable,
s’arrache les poils du nez.
Un à un.
Sans précipitation.
Un sourire forcé et insistant, faussement patient, le supplie de s’activer.
Toute son impatience se referme sur le trousseau de clefs qui lui colle dans la main. Surtout ne pas le brusquer, ne pas l’énerver. Ne formuler aucun reproche. Ni sur son éternel retard. Ni sur son accoutrement plutôt dépareillé. Ce soir, elle ne lui en tiendra pas rigueur puisqu’il fait, pour une fois, l’effort de l’accompagner. Certes, il ne manifeste aucune espèce de réjouissance et d’intérêt à voir la pièce. Mais il vient. Avec elle. Elle espère qu’il aura du plaisir. Ou tout moins qu’il ne s’endormira pas.
Son poing se resserre davantage, les clefs lui blessent la paume. Et son sourire continue à mentir.
Dix contre un
16 septembre 2011
E * : C’est dur l’école, Mélanie ! Pfffeee.
M : Ah oui, pourquoi ?
E*: J’ai dix amoureux mais j’en aime que un…
M : …
E* : Et à la récré, ils me font tous des coeurs avec leurs mains pour que je les aime.
Minuit
29 août 2011
Deux corps.
Distincts.
Qui s’approchent de la rive.
Deux corps qui ont la chair de poule,
Qui s’immergent dans l’eau.
Leurs muscles se crispent,
Leurs bras se croisent sur leur poitrine
Et leur nuque se fige.
Deux corps qui nagent,
Gigotent, se frôlent et rient.
D’un rire sans promesse.
D’un rire qui ne construit pas
Mais qui vit,
Qui ose.
Deux corps.
Qui s’allongent sur la berge.
L’un contre l’autre.
L’un dans l’autre.
Un corps.
SA journée
22 août 2011
Voyage transatlantique pour la famille et les amis du futur marié. Pour ce grand mariage, cet exceptionnel mariage au Château Frontenac de Québec. Tout est splendide. Idyllique. Rien à redire. Les derniers détails ont été mis au point à la répétition générale. La future mariée, canadienne, compressée dans un corset choisi quelques mois auparavant, est merveilleuse. Rayonnante, brillante. Couronnée de diamants. Une vraie princesse. C’est SA journée, celle dont elle rêve depuis la maternelle.
Les nombreux invités semblent consentir à cette union. Derrière leurs sourires étirés cependant, on entend, si on y prête un tant soit peu attention, le bourdonnement de pensées suspicieuses et lucides et quelques réflexions échappées de bouches imprudentes. En pleine cérémonie, la mère du marié se penche vers sa voisine et, sur un ton semi-interrogatif, presque implorant, lui confie: «Elle doit quand même l’aimer un peu, mon fils, pour faire tout ça?».
La professionnelle
13 août 2011
Désirs qui frémissent et se glissent sur l’eau calme et noire du lac.
Mains fébriles. Délicates, innocentes. Qui crépitent sur la peau des corps allongés, effacés dans la nuit. Qui effleurent, caressent.
Des lèvres se mobilisent. Une voix perce le silence :
- On voit que t’es une professionnelle, toi !
Un corps stupéfait tétanisé outré choqué interloqué inquiet se redresse sur son fessier, panique, interroge :
- Tu penses que… que je… je… Euh, je crois qu’on s’est mal compris. Tu insinues que je suis une… une professionnelle ? Par professionnelle… Euh, tu entends… prostituée ?
- Mais non ! On voit que t’es une professionnelle, que tu travailles dans le monde médical, avec des gens, que t’as l’habitude du contact. Parce que tu as le geste tendre.
Des bouches rient aux éclats, hésitent.
Se mangent.
La moche
25 juillet 2011
Deux petites pépettes. Dix-sept ans. Mignonnes. Rieuses. Tout ce qu’il y a de plus frais.
Des gars sur le parking. Des cadavres de bière. Un joint qui circule.
Un sifflement.
La plus ronde des deux se retourne. Par automatisme, par réflexe. Sans réfléchir.
Une voix qui vient de muer lance : « Pas la moche. L’autre ! ».
Puis des rires graveleux.
La tête de l’adolescente s’incline. La gorge sèche, les yeux plein d’eau, elle rejoint sa copine qui s’esclaffe : « Il fait nuit, comment veux-tu que ces abrutis aient vu ton minois ? Laisse tomber. ».
Elle a raison.
Elle le sait.
Pourtant, quinze ans plus tard encore, lorsqu’un homme l’aborde, elle peine à croire qu’il s’adresse à elle.
Le brillant homme
29 juin 2011
Belle villa. Piscine, jacuzzi, sauna, jardin japonais. Une grande femme belle et élancée. Deux beaux enfants, un garçon et une fille. Une belle voiture. De belles et coûteuses vacances. Un beau poste. Directeur d’hôpital à moins de quarante ans, chapeau ! Une belle fortune. Une activité sociale riche et dynamique. Président du conseil d’administration de ci, membre du comité d’organisation de ça, membre d’honneur de ci, soutien financier de ça. Eloquent, sûr de lui. Séduisant. De belles fréquentations, des amis bien placés, des réceptions animées, des débats enrichissants. Un bonheur formel et une réussite jalousée dans un quotidien exemplaire.
Elle n’est pas belle la vie?
Le brillant homme.
(Pourquoi ce besoin effréné de se taper sa secrétaire, même pas belle mais tellement pétillante ? Pour se sentir vivant ?)
Le roitelet huppé
13 mai 2011
Rencontrer quelqu’un. Pour de vrai. Suite à de vrais élans. Dans de vrais échanges. Avec une vraie intention. C’est difficile (abstrait, abstrus, ardu, calé, compliqué, dangereux, délicat, douloureux, dur, embrouillé, énigmatique, épineux, ésotérique, exigeant, hermétique, impossible, infaisable, ingrat, insupportable, insurmontable, laborieux, lourd, malaisé, pénible, précieux, préoccupant, rétif, risqué, rude). Bref, l’horreur.
Par quoi commencer ?
Que dévoiler ?
Que taire, que cacher (on a tous des choses à cacher) ?
Entre malaises et palpitations, les sujets loufoques regorgent. Futiles. Comme si nous cherchions, outre l’auto-sabotage (eh oui!), des points communs dans l’absurde. Pour être bêtes ensemble ? Quoiqu’il en soit nous sommes amenés, lui et moi, à parler des proies fétiches de nos chats respectifs : le roitelet huppé prend gaiement sa place dans la conversation (il siffle, il chante, le malin).
Ça a l’air banal et insignifiant mais ça ne l’est pas. Puisque mon chat dépose sur ma couette, le lendemain, en premier cadeau de printemps, la dépouille de l’animal en question.
Cet oiseau est-il un signe ? De bon présage peut-être? En même temps, ce pauvre roitelet huppé est tout froid. Mort. Egorgé. Déplumé.
Dans ma chambre, des plumes volent.
Dans ma tête, des questions.
Je peux pas t’embrasser
2 mai 2011
- T’as pas d’enfants, Mélalie ? Me demande Samuel, l’un de mes petits patients de cinq ans.
- Non, Samuel.
- Pourquoi t’as pas d’enfants ?
- Parce que… parce que… parce que je n’ai pas de mari.
- Désolé, cocotte ! Mais moi j’peux pas t’embrasser.
- ?
- Je garde mon amour pour Michèle.
- Ton amour pour Michèle ?
- Oui, je garde mes petites graines pour elle.
- Bien. Dis, elles sont où tes petites graines ?
- J’te dis pas. Tu vas te moquer.
- Samuel, je ne vais pas me moquer. Tu sais bien. On ne se moque pas des gens qui parlent d’amour.
- Ben, elles sont là.
- (…)
- Mais tu sais, Mélalie, si un jour Michèle m’aime plus ou si elle tombe amoureuse de quelqu’un d’autre, j’serai libre. Alors là, je pourrai t’embrasser.
Chiante
18 avril 2011
Il s’adresse à elle. La regarde. L’écoute. Lui parle.
Elle n’hallucine pas, il semble s’intéresser à elle. Simplement. Avec une telle sincérité qu’un stress l’assaille. Insoutenable et soudain.
Feinter pour canaliser cette folle tension. Lui permettre d’exister dans la zone la plus restreinte possible : les phalangettes qui tressaillent et déchiquettent le sous-verre en carton jusqu’à l’inéchiquetable.
Cette tension est cependant maligne, elle croît sournoisement en elle. Des métastases envahissent secrètement ses organes et se propagent jusqu’à la gorge. Ce qui est lui est fatal. Le malaise est déclaré : elle commence à parler.
À trop parler. À ne plus pouvoir s’arrêter. À raconter les derniers livres lus. Un premier. Un deuxième. Va-t-elle s’essouffler ? Reprendre une inspiration ? Se taire, bordel ?
Non.
Elle poursuit avec la narration d’un troisième.
Mais ce qu’elle est chiante. Impensable. Elle se saoule elle-même. Presque des céphalées. L’horreur. A chaque mot prononcé, elle se déteste davantage. Et pour chasser cette vilaine impression d’être une sotte bavarde, elle ne trouve rien de mieux que de causer davantage. Elle aligne les phrases, les anecdotes, les opinions. Soigne les détails. Blabla blablabla. D’un débit toujours plus rapide.
Punaise ce qu’elle est chiante.
Le pire, c’est qu’elle en est tout à fait consciente.